MilanoFidoTamachanKukkiTomoé the BunnyMomoUméBobbyPearlFirmFilou FilouMaruKiki
Une écriture diariste menée de Tokyo depuis une trentaine d’années hors du fétichisme et du spectacle hédoniste. L’intranquilité suffit. Les commentaires sont désactivés mais pour me contacter c’est ldersot@gmail.com. Seul les textes récents sont visibles.
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Sans malice aucune, ce n’est pas son genre, S m’a demandé pourquoi des voyageurs lointains viennent ainsi avec des bébés, et par la même occasion, pourquoi des personnes handicapées viennent ainsi de si loin. Ceci dépasse l’entendement très vite dépassé par ce qui est différent. L’idée du droit à … n’affleure pas.
Pour rompre le jeûne du silence urbain et passant par la zone sud de Koenji, je ne fais pas que m’arrêter devant le magasin terne d’antiquités asiatiques toujours vide. Aujourd’hui, j’y pénètre, et je pose illico la question qui me turlupine au monsieur qui s’est levé, qui est habillé d’une chemisette antique et d’un pantalon de tergal, tout comme un Portugais retourné au pays de la même génération. Il a très exactement dix ans de plus que mon âge. La rue autrefois, avant ce débordement de boutiques de fringues et fanfreluches, était une rue qui pourvoyait au quotidien, commerces de bouche, marchand d’accessoires de literie et de futons, etc. Il ne cite pas les odeurs de nourritures apprêtées à même la rue mais il est facile d’imaginer cela.
On n’y trouvait pas en particulier d’autres boutiques d’antiquités. De nos jours, les clients traditionnels se sont éteints. Les jeunes japonais n’entrent pas. Les jeunes touristes étrangers entrent parfois. Il me montre quelques tasses à thé très banales - ce qui se vend à la rigueur - et sur le mur tellement peu mis en valeur des disques et CD de rock. Une sélection de son fils que lui-même approuve.
Quand pour certains et à juste titre il y a l’avant et l’après covid, il y a pour lui l’avant guerre en Irak, bien plus avant même. Il ne semble pas ressentir d’importance particulière à une trentaine d’années près. Car bien avant le conflit, c’était son voyage hippie, vol jusqu’à Zurich, apprentissage du français avec le rêve de devenir moniteur de ski à Chamonix, cheveux longs et cradingues, le périple normal à l’époque à travers la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan puis l’Inde, pour reprendre l’avion à New Delhi et rentrer dans l’ordre. Pourquoi donc cette haine contre l’Iran, ce beau pays, me demande-t-il passablement irrité soudain. Il a fumé de la marijuana, comme il se doit et sans remords aucun. Dans la tête, il rocke toujours. Je lui ai dit que je repasserai le saluer. Je repasserai le saluer avec une chemisette à carreaux identique.
Ailleurs à Phantom, Elvis est au chômage, café fermé pour un mois, hospitalisation, sans doute le mari.
Quand nous sommes sortis dans la nuit pour les accompagner à la grille du château dans l’attente de l’arrivée imminente d’un carrosse Uber, l’approche d’abord sonore puis sonore et visuelle d’une ambulance a fait monter une petite tension mêlée de questionnements blagueurs et soucieux à la fois, l’application n’étant pas encore un moyen d’appeler des secours. La livraison de poireaux oui, le pimpon pimpon non. Dans l’immédiat. L’ambulance s’est arrêtée tout près. Trois hommes de service en sont descendus pour pousser une civière vide. Ils ont d’abord pénétré par la grille du château puis se sont ravisés pour se diriger vers l’entrée des manants. La dame de quelques étages au-dessus, celle toujours joviale qui parle à tout le monde, est apparue. C’est son mari que les ambulanciers venaient chercher.
Je l’ai croisé le lendemain, avec le même visage jovial, une amabilité souriante permente en public qui oscille entre la courtoisie et l’angoisse. Pneumonie, perfusion, hospitalisation. C’est là que j’ai appris que son mari a plus de 80 ans qu’il ne les fait pas, elle-même 80 qui se déplace dans le quartier en vélo. Je l’ai rassurée sur l‘efficacité des traitements, l’importance d’être hospitalisé. Les personnes privées sont très privées et pas seulement parce que l’on réside dans le même château. Les hommes surtout souvent bien en deça de l’aphonie. Assez d’anthropologie.
Et de deux. Sur la pente remontant le courant assez dru de piétons, une femme me fait un signe amical arrivant en direction opposée, et encore une fois deux longues secondes se passent sans comprendre qui elle est, puisque son existence est strictement associée à un lieu unique en intérieur, le café plus bas. Elle me prend la main à peine, façon de faire la bise. C’est un geste spécial, de geisha, de dame de compagnie. Personne d’autre ne fait ainsi dans le tactile, ce contact physique juste effleuré mais intentionnel. Erotisme et affection vraie de théâtre.
Plus tard dans l’établissement, on se remémore avec des rires la rencontre du matin sur la rue. Le jeune serveur lui ne parle pas sinon qu’avec des habitués qui ne parlent qu’entre eux, à qui il répond, mais avec qui il n’engage pas de conversation. Pour être un habitué, il faut être habitué et japonais, au minimum, mais c’est très insuffisant. Le brassage de sociabilité par l’échange de banalités est absent. Si jamais elle quittait l’établissement, déjà que le chef blagueur, jovial, affectueux et très fatigué est parti à la retraite en février, la chape de solitude massive, menaçante comme une chose qui rôde, de se retrouver chaviré dans cette pensée dans ce lieux réduirait à peu de choses et définitivement la satisfaction indéniable d’y figurer. Un nouvel écran diffuse maintenant au-dessus du comptoir du sport, pas des scènes de guerres. Deux écrans donc.
M m’a apporté des mochis. C’est gentil. Je ne lui ai pas dit que ma déglutition quotidienne a poussé heureusement au rencart depuis longtemps toute consommation de produits dont la texture présente un risque de désagrément majeur, d’étouffement au pire, mais un pire tout à fait concevable puisque vécu. Je lui fais une petite visite résumée de ce que je connaîs du campus. La saison est idyllique. La canicule approche. Il reconnaît la présence d’étudiantes, suggère que c’est pour cette raison que je connais ce lieu. C’est pourtant la magnificence de la canopée qui domine.
Le paysage humain a complètement changé un samedi matin. Les propriétaires canins sont absents. Peut-être viennent-ils le dimanche. Ce sont des occidentaux grands, massifs, en couples, qui occupent en majorité les tables, sans doute résidant à l’hôtel d’à côté. Avant le covid, c’étaient des touristes chinois rarement attablés qui eux surtout se promenaient. Je préviens M que le café est infect mais pardonné en regard de l’environnement immédiat enchanteur. C’est pour lui la première fois. Il me confirme que le café est infect mais pardonné en regard de l’environnement immédiat enchanteur.
Contrer la destruction sociale imposée par l’IA par la déconstruction du discours hégémonique mimé.
Sur le coup, quand M a dit avec un minois de petite fille prise en flagrant délit de bêtise s’être tout à fait contentée de chatGPT pour circuler en touriste à Kyoto - son amie surlignant avec un “de très bons conseils” - je n’ai pas pensé lui retorquer qu’il existe des robots violonistes et que son métier aussi est en phase d’être passé, et superflu avec cela. Même les policiers sont en sursis.
Les voyageurs en visite l’autre jour en conviennent. Passer de Paris à Tokyo n’évoque rien d’émotionnellement puissant. C’est sympa, comme escompté. Equanime. La distance et toute la poétique, angoisse et dépression de l’éloignement leurs sont inconnus. L’ailleurs n’est plus.
La veille et tout à l’opposé, deux autres voyageurs, même parcours, extatique. L’ailleurs existe.
Avec une personne passant en vélo toujours souhaitable pour l’accent et la signature urbaine locale inscrite dans la mobilité.