Au comptoir à lait


L’ambition n’a pas été de photographier le comptoir à lait avec l’employée du moment dans le cadre. C’est même avec un certain malaise que la photo fut prise. Pas du tout une habitude. C’est aussi plus tard, la visionnant sur l’écran que j’ai constaté que l’employée du moment, la dame de service, figurait en plein milieu du cliché, me regardant d’un air non pas neutre ni malaisé, mais pas heureuse d’être ainsi photographiée. Comme quoi, le mobile comme appareil photo anesthésie le regard tout comme le cadrage. C’est aussi en conséquence que l’IA a été mis à profit, une première, pour l’effacer. Le résultat, chirurgie pixelique et cosmétique, est parfait. Aucune trace humaine. On peut imaginer qu’à ce moment là, il n’y avait personne au service du comptoir à lait. 

Avant cela, il y a eu du passage et des mots glânés tout en sirotant un yaourt liquide. Un couple assez jeune passe en tangente devant. Lui un sourire soudain sur le visage comme quand adulte qui voit un manège, un jouet. Il dit natsukashii - mélancolie-nostalgie qui englobe autant le vécu autrefois que le non-vécu. Il s’approche du comptoir. Elle reste en retrait. Il parcoure du regard les accompagnemments de boissons sur les présentoirs. Puis il s’éloigne.

Quelque secondes plus tard, c’est un groupe d’hommes dans la soixantaine, bermuda ou pantalons teeshirts. Même sourire et ralentissement dans la tangente mais cette fois-ci à trois. On sent qu’il sont pressés mais l’un deux, le plus svelte, polo noir, s’approche du comptoir comme par nécessité alors que les deux autres restent en retrait amusés mais pressés. 

Il s’adresse à la dame du comptoir en lui montrant de l’index les produits les plus proches. Impossible d’entendre ses propos au sujet de quelque chose qu’il pointe en particulier, peut-être un mini-hamburger industriel, un french toast gorgé de lipides, un sandwich rond comme le hamburger mais avec une croquette de purée de pomme de terre ou de viande hâchée aux oignons. L’échange dure et derrière, cela piétinne. Le questionneur le sent qui doit abbréger. L’acte d’achat qui semblait devoir advenir d’évidence n’a pas lieu. Ils s’éloignent. Sourires nostalgiques sur le visage. Apparemment comme souvent dans cette tranche d’âge, la nostalgie se contente du regard.

Quelque par, dans d’autres villes où ne tombent pas les drones, les missiles amour-de-la-patrie, existent des lieux et des moments de pauses, j’imagine nourricières ou d’étanchement de soif, qui s’inscrivent dans une continuité d’habitudes du quotidien, quelque chose dans l’acte de consommation sur le pouce qui couvre plus d’une génération, qui participent à la partition des habitudes situées dans le banal, pas dans l’événementialisation compulsive avec selfie ou prise rapprochée sur l’objet, qui signifie aussi ancrage dans l’action et savoir-ville. Pas la première gorgée de bière dont l’exposition hédoniste sur papier était justement annonciatrice du basculement vers le moi-je-pixels-diffuse-moi-en-train-de, mais dans la performance discrète et en public à la fois d’un arrêt calculé ou spontané dans la mobilité urbaine permanente. 

Les lieux qui offrent possibilités de ces performances fonctionnent comme des bornes, repères, marqueurs, tels un comptoir pour un verre vite fait ou un autel pour une prière en passant. En faire des vitrines, c’est à dire les lécher en passant ou même les ignorer, par désintérêt ou simplement ignorance, est le meilleur moyen d’accéler leur disparition, même si des causes plus profondément capitalistes et radicales sont plus à même d’annihiler le présent de pas plus tard que la veille. L’affichage automatique du sourire mélancolique entretenu par le vocabulaire associé et les médias, mais dénué d’action m’est un irritant. Voilà une personne que je ne voudrais pas pour guide à Tokyo. Ou Bueno Aires, ou ailleurs. Dans ces spots pas à matcha latte se trouve quelque chose qui n’est pas de la nostalgie à soi mais de la continuité d’un axe de vie urbaine, une note longue dans le quotidien sur laquelle on peut accoster, intégrer dans ses parcours et périples, l’air de rien, sans photo, sans pathos.