Incalculable dans cette ville est le nombre de rues soucieuses, intranquilles pour aucune raison de guerre civile, de risque à les emprunter. Et cela fonctionne ailleurs qu’à Tokyo. C’est un fait remarquable sur les rues historiquement élargies où les bus peuvent passer. Le glabre éclectique du bâti, et pour qui veut y croire, les esprits qui suintent des temples de quartiers. Rien de spectral pour autant. Au risque de la redite, ce qui domine est l’intranquilité. Malgré tout, la pratique des rues m’est mentalement et éternellement incompatible et nécessaire à la fois. La sélection est drastique. Aller au hasard des rues à Tokyo n’a strictement plus aucun sens. La longue rue Okubo en est une d’intranquile, mais dans le bus 62 qui la pratique, on est comme dans un abri cotonneux. On la survole. Cela lui donne un autre goût que celui ressenti quand y marchant. L’intranquillité du dehors s’observe mais sans affect un peu comme si la vitesse et la hauteur de vue aident à comprendre la machinerie du ressenti quand elle est pratiquée à pied.
C’est d’ailleurs exactement cela. Le “comme si” est superflu. La rareté des passants sur une telle rue - ce vide comme signature visuelle du moment tendu d’auto-confinement au temps du COVID qui est LA signature permanente pré et post-virus d’une ville sur laquelle on superpose d’autres modes d’usages que les usages locaux. C’est dans l’ADN piéton et ça n’évolue pas, hélas et heureusement à la fois. Aux abords de Shin-Okubo par contre, cela change du tout au tout, jusqu’à constater avec soulagement de ne pas être pris dans les flux humains compacts et largement immobiles sur les trottoirs du quartier dit coréen avant que d’arriver après avoir franchi le viaduc du train à l’arrêt devant le pachinko.
Au bout d’une rue latérale bien connue, feu l’établissement Vivo Daily Stand semble être en réfection immobile, figé dans des affaires de sous pour sûr. Sur une affichette avec en transparence ce qui devra être un nouvel établissement qui peine à prendre forme, il est question de réflexion et de travaux de désamiantage. On a donc respiré de l’amiante jusque sur la terrasse dont l’espace perdure mais d’où ont disparu la table et les lourdes chaises de fer forgé.
La téléprésence dans le quotidien intime, cela exclut donc tout ce qui relève du professionnel. Cela inclut bien plus que la technologie numérique. Cela pourrait aussi être évoqué par une expression comme “poétique de la téléprésence dans le sentiment d’être ici et ailleurs en même temps.” L’être ailleurs n’est pas physique mais soutenu par une série d’outils à mobiliser la pensée en direct. Ces outils créent des sensations. Avant, il n’y avait que le roman pour cela, le cinéma à la rigueur mais peu. La carte est un exemple de ces outils, biais de téléprésence mue par l’imagination. Comme il existe une multitude de sources pour remettre à jour ses connaissances de lieux vécus autrefois, la carte ne joue plus et depuis longtemps la même mélodie sentimentale et nostalgique. C’est d’ailleurs la dimension nostalgique qui est percutée, empêchée d’être une simple nostalgie de par la présence d’intrants projetant le présent dans des images figées, forçant le récent, le maintenant, dans le ressenti. En fond d’écran remplacé tantôt était une photo de rue de Rome prise par Zola à l’angle bâti de la Via di Monserrato et de la Via del Pellegrino, trouvée en conséquence de l’avoir cherchée suite au passage physique dans cette rue même.
Tout ceci se trouve mêlé à la transition en bus le long de la glabre pour une grande partie rue Okubo, rue hantée en des nodes précis, surtout quand sa position en crête de plateau devient particulièrement sensible alors que s’affichent à travers la fenêtre des rues étroites perpendiculaires qui déboulent vers le bas. Imaginer Le Cri proféré non pas le long d’un quai mais en descente d’une pente.
Troisième livre de l’année acheminé par une valise amie, Itinéraires d’un antifasciste — Carlo Rosselli dans le Paris des années 1930, auteur Diego DILETTOSO, Éditions Rue d’Ulm. Beau livre solide, belle couverture, beau papier. Dès le début, il y est question puis à répétition de la surveillance policière et d’agents infiltrés de la péninsule. Combien de champs de vision de caméras de surveillance traversés lors de la transition en bus jusqu’à Shin-Okubo ? Avec les lunettes connectées, voir et être vu vont prendre un tout autre sens, y compris l’auto-surveillance en selfie permanent. Des micro-missiles, du poison diffusé par les branches pour tuer l’ennemi. Frappe chirurgicale.
A New York, quartier Queens, S a subi une opération qui ne s’est pas passée comme claironné avec aplomb par le chirurgien. Un petit acte de rien du tout, retour au foyer quelques heures après tout ira bien sauf que rien ne va bien. Elle est littéralement clouée chez elle incapable de rien, ni même d’en parler en téléprésence.
En fait, mais c’est avec le recul que j’ai compris cela, la jeune femme à Tokyo qui regardait en quasi nonstop l’écran de son mobile n’était pas seule quand elle m’a demandé mon opinion sur un établissement d’une chaîne de sushis évitable. Assouvir son besoin d’être ailleurs, d’être téléprésente tout en étant à Tokyo lui était mentalement vital. Nous étions apparemment deux dans les rues, mais en réalité trois sinon plus de par la téléprésence d’invisibles. Il y avait sur l’écran contestation de mes recommandations sans que j’en sois conscient ni même partie prenante. T’es à Tokyo ? Faut absolument que tu ailles à … . L’expérience d’y avoir été étant une compétence indiscutable, l’expérience d’y être au long terme se trouve bien souvent minorée si pas évictée. Il y a ainsi une foule de gens invisibles mais téléprésents qui brouillent l’ici et maintenant avec leurs là-bas et affects et souvenirs, leurs intrants pollueurs d’excités.
Lu vite et bien La grande méthode de Louisa Yousfi. C’est poignant.
La téléprésence est absente de ce qui est visible de l’écriture diariste. Apparemment.
