Penser-observer

 


Y être, c’est presque systématiquement oublier de penser à se souvenir de s’être promis d’y penser une fois sur place. Passant rue Bonaparte, impossible de penser à Miller dans son hôtel pouilleux devenu un hotel boutique froufroutan péteux. Ce n’est qu’à distance que le souvenir de ne pas y avoir pensé in situ vient en mémoire, comme si quelque chose de l’ordre d’un oubli fâcheux, alors que la distance, la doc associée, les photos à disposition permettent de penser-observer l’espace comme jamais sur place où l’idée même de s’arrêter n’effleure pas la pensée,


Je n’ai jamais aussi bien vu le parc Martin Luther King en n’y passant qu’une seule fois, hélas,  mais en visionnant les photos exposées en public plus d’une fois. Pas plus tard qu’hier.


Il y a des cerisiers en fleurs au Jardin des Plantes, à Washington et en Corée. Donc l’an prochain, c’est tout vu. Avec un bémol pour Washington. 


Aller-retour Mishima. Constater à la station Atami le nombre remarquable de touristes qui montent et descendent. Impossible de ne pas le constater alors inutile de nier. Idem à Mishima. La question n’est pas, pour voir quoi, quand on a la réponse, mais pour quoi. Pour prendre le train.


A destinations se trouvent des pratiques. En l’absence d’un savoir-pratiquer ne restent que des espaces incompréhensibles, donc circuler, faire flux, être dans le flux, et consommer. Flux et bêtise de l’impensé font la paire. Le premier a un besoin vital du second. Pour faire du chiffre. 


K.K. Kilométrage, Konsommation.


Le regard du touriste est ce que regarde le résidant. Ce regard épuise, assèche ce qu’il y aurait encore d’asséchable. 


Famille de trois générations, 6 enfants, 4 adultes, 3 poussettes. Manque un chien. Pauvres grands-parents.


Entendu : on a poussé jusqu’à Odaiba. On n’aurait pas du.


Mon jeune voisin parle à voix douce avec quelqu’un tout en mangeant son dessert. C’est une langue européenne mais je ne sais pas laquelle. Ainsi, ici, la sociabilité est téléportée avec l’ailleurs. Cette formule d’une banalité telle que la citer vous classe dans les zombies figés sur image dans un temps ancien, insecte gris, est le fond du cosmopolitanisme contemporain. 


Sociologie express. Pour prendre la mesure des choses, il est intéressant de comparer les commentaires négatifs sur l’abbaye du Mont-Saint Michel et ceux sur le Kiyomizudera à Kyoto. Configurations identiques, complaintes d’éléments constituant le flux massif dans un cas comme dans l’autre. Sur le Kiyomizudera, les commentaires xénophobes et racistes de Japonais sont d’intérêt même si redondants. 


Près de Ginza, un petit groupe d’hommes, des Indiens, à l’aise, hilares et bruyants. Encore un effort pour étendre la cible du mécontentement désobligeant.


Comment faire pour ne pas oublier d’avoir acheté un livre au format numérique, et le lire? Utiliser l’image de la couverture comme fond d’écran. Le fond d’écran est le mouchoir avec noeud, en plus propre.


La téléportation sus-citée pointe à ce que la nostalgie sur place ne peut exister. Et ce n’est pas grave, à condition de creuser la question.


S me demande s’il y a de l’antisémitisme au Japon. Elle a fait 60 pays dans sa vie. Sa question, pas une première, n’est pas surprenante. Le monde est éternellement à découvrir, à analyser aussi.


Après dix ans en Europe, K en a eu sa claque, et sa fortune aidant, il a décidé de revenir au Japon. Il n’a pas réussi à devenir européen, fausse ambition, alors que l’objectif vrai en tous sens du terme était de devenir cosmopolite. Son devenir européen a été empêché par son être japonais bloqué de toute part. Ses efforts n’ont jamais porté sur le sortir des formules acquises et des poses classiques à usage domestique, dont celle de s’exposer avec une blonde. Cosmopolitanisme commence avec la même lettre que cosplay. Le premier n’est pas un déguisement, mais une métamorphose. Un effort colossal, il faut le reconnaître. 


S m’apprend qu’à l’occasion, K citait la fortune des Juifs dans les discussions à envergures faibles, exposant ainsi ses lectures dont S n’avait pas conscience. Mais c’est là la source de la question de S, la surprise d’avoir entendu de tels propos anodins puisque a-antisémites, de la bouche de K, et sa question. Les voyages ne forment rien. Ni la jeunesse, ni après.


Le matcha passe-t-il par le détroit?