
Bertrand Russell recyclé sauce précepte bouddhique.
Le comptoir à lait sur le quai de la station est devenu comme ailleurs un lieu prisé de performance du spectacle de sa téléprésence fétichiste touristique diffusée en direct - focale sur le produit tenu à bout de bras, sourire hilare ou boudeuse vamp selon les genres. Les flacons de verre des boissons lactées sont devenus les boites de soupe Campbell du moment contemporain hors la peinture. C’est pause de midi léger, yaourt à boire trop glacé et sandwich industriel, mais ce qui compte est d’être dans le jus urbain, avec une conscience plus aigüe que sur le parcours de transition de la valeur exemplaire et essentielle pour soi - une parfaite construction de l’esprit - que ce comptoir à lait sur le quai se doit être un passage obligé. Il figure à Tokyo pour soi un des micro-lieux tangibles du vivre le moment urbain de passage très bref avec une intensité singulière, un moment à chaque fois anticipé avec cette pointe d’arrogance contenue qui est de celle de l’ordre de posséder un savoir-ville, un savoir-lieu, un protocole d’usage, ces lieux étant tout autant phares - quand selon les circonstances il n’est pas possible d’y marquer une pause - qu’étape où se pratique une rare plage de statisme dans le mouvement majoritaire du quotidien.
L’attachement aux lieux fonctionne sans doute avec une certaine dose d’illusion nécessaire que soi mieux que n’importe quel quidam sait l’apprécier à sa juste mesure, un lieu choisi et adoubé de par l’usage personnel répété, un lieu fétiche donc, c’est à dire fétichisé.
Et pour parfaire l’être en ville, c’est une attitude au bord du blasé simmelien qui sied, pas dans le sens de faciès suant l’ennui, mais dans ce qui consiste à exposer sur le visage un masque qui se veut local, qui n’est pas dans le théâtre et la performance, encore plus en tant qu’étranger, d’où l’impensable de sauvegarder sous quel angle qu’il soit une trace de la situation via un terminal d’enregistrement d’images, une interface quelconque. Toute expression publique de fétichisme explose le sentiment d’y être, le rend factice, détourne de l’essentiel qui est de profiter du moment consumériste ténue, toute émotion rentrée, qui est lui le signe d’une intégration calculée selon les lieux.
Cette apparence non-sympathique, qui n’est pas une antipathie mais une réserve calculée, est la condition pour que se produise la possibilité de l’éclosion spontanée de la quintessence du small talk en passant, le papotage bref, condensé, valorisant dans l’écho qui perdure une fois que d’avoir décampé, comme un événement d’une exceptionnelle banalité, une banalité rassénérante. De quoi plus tard écrire sur le sujet.
Ça se passe ainsi.
Sur un présentoir au comptoir se trouve un biscuit au chocolat inconnu de la marque Yamazaki. J’en prends un - deuxième service, une première - et paye. Pas de croisement de regards avec la dame qui préside au service, rapide et muet sauf le minimum. Pièces posées sur le plateau adhoc, monnaie rendue.
Elle me dit soudain dans la brièveté de la transaction marchande au sujet du biscuit qu’il est _plutôt bon_, ce qui dans une autre langue se situerait dans l’appréciation positive par l’usage d’une négation - _vraiment pas mauvais_. Je lui reponds qu’il m’a tapé à l’oeil et la remercie.
Cet échange imprévu dans un contexte d’absence normale de communication sinon le minimum radical a duré probablement 15 secondes. Aucun rire, sourire, gloussement ou éclat. Etre dans le jus urbain se sublime par seulement 15 secondes de ce type d’échange rare, précieux, pas un prélude à la discussion mais un dialogue sur deux lignes, le scriot d’une pièce de théâtre ultra courte, un seul acte puis rideau, parfaitement urbain mobile, adulte, courtois, implicitement reconnaissant de part et d’autre qui reconnait l’autre comme aussi un partenaire d’échanges attentionnés mais et surtout brefs, et pas seulement un consommateur lambda de passage.
Il n’en faut pas plus. un snack sur le pouce et un dialogue de dimension snack pour conjuguer le présent urbain au mode contentement.