Une tournée de temples dans le gris sec à l’ouest de Tokyo


Une tournée de temples courte dans le gris sec à l’ouest de Tokyo. Un abordé il y a des années par le bord de la rivière en contrebas, aujourd’hui par le plat de la crête que forme le plateau, expose un cheval, un vrai, harnaché de beau. La queue est un objet de surprise molle sans fin, des dizaines de personnes souvent en famille, attendent patiemment, attendent, donc patiemment, de pouvoir chevaucher le cheval et se faire prendre en photo. Pour le peu que l’on reste sur place, il apparaît que les enfants tout comme les adultes veulent monter sur le cheval d’où la lenteur de la queue qui semble figée. 


Beaucoup plus de monde qu’en temps normal sur les trottoirs de cette route provinciale où d’habitude les piétons sont une rareté. Café restaurant avec un hamburger cool abject, une sauce bleue à base d’un superfood nous annonce-t-on dont je ne saisis pas l’intitulé qui a la couleur de la gouache, et peut-être son goût et mal réchauffé viande prémâchée et mal en tout point et source de malaise. J’en laisse la moitié mais un quart aurait suffi. Il est noté 5 étoiles par les connaisseurs. Je demande au patron s’il peut baisser la bande son qui n’a d’intérêt que de créer une tension mentale à l’entendre mais n’offre aucune joliesse mélodique. Il ne me prend pas pour un vieux con - réaction éminemment très peu locale - et baisse le son immédiatement. Requête probablement rare. Ce fond de frustration perdure mais pas longtemps alors que l’on va voir le canasson. Je ne participe pas aux prières, je ne fais qu’observer, mollement aussi, surtout la topographie immédiate d’un secteur qui mérite de s’y attarder une autre fois au printemps qui vient. Cette liberté de ne pas en être est une grande liberté à taille réduite par la redondance. Trop de “je” dans ces phrases récemment.


Sur le retour avec le froid qui sent le traquenard et le nombre remarquable d’affiches mettant en garde sur la présence d’ours bientôt à Shibuya, à Shinjuku, que cela devient une obsession qui réveille des souvenirs très vagues de livres d’images où des animaux, dont des ours, des loups, se retrouvent inscrits dans l’environnement quotidien des humains avec aisance et sans-gêne, dans leurs lits portant bonnets de dentelle, à table dans la cuisine, aux toilettes dont le loquet intérieur n’a pas été fermé ce qui multiplie l’effet de surprise en ouvrant la porte, on décide de faire une autre pause au café du chat de montagne. Le patron caché derrière son masque semble toujours sur le bord d’une douce crise de nerf mais sans les nerfs alors qu’il annonce en multipliant les demandes de pardon d’être patient pour le service, et ce toute l’année, ce qui a un effet de comique rassurant. La bande son invariable est Françoise Hardy, temple auditif dédié à Françoise Hardy, innamovible et prévisible Françoise Hardy éternelle qui peut-être y travaille en cuisine hors de la vue des clients tout comme Elvis est de service à Phantom. Avant que de sortir, il nous remercie de venir ainsi de temps en temps, fréquentation qu’il apprécie, échange courtois qui réchauffe, qui donne envie d’y retourner tantôt dans un futur très proche.


Au retour au centre, du monde partout et c’est bien. Des queues, là des centaines de personnes surtout jeunes, non, strictement jeunes pour aller prier au temple favorable aux jeunes et aux amours éternels, et ce jusqu’en début de soirée avancée invincibles au froid.


Parmi les tentatives d’écritures possibles se trouve celle de se remémorer en détails un lieu qui a compté l’année précédente. En détails, c’est à dire de faire ressortir à la surface tout de tangible comme le revêtement en lino brun des premières marches de l’entre-sol dans la pénombre même en plein jour qui mène à l’espace au niveau du sol même où s’alignait - mais le passé ne colle pas comme ils s’y alignent toujours malgré maintenant la distance - quatre machines à laver à l’usage peu compréhensible et différentes chacune, dont deux alternativement en panne, ou demandant un coup de jambe expert pour passer outre les faux contacts et provoquer le démarrage, expertise que seuls les résidents du lieu possèdent. Le choix du lieu, son évidence, s’est imposée très tôt et probablement sur place en été dernier, lieu double avec son volet intérieur et la cour ayant en commun des fils de fer tendus pour y accrocher le linge, avec dans le cas de la cour d’abord, un calme exceptionnel comme il se doit dans l’exercice d’étendre le linge qui est un moment privilégié d’attention ténue mais vive, au scalpel presque, attention dédiée au quotidien.  

La consommation du temps, des espaces via des flux s’apparente de plus en plus, se chevauche entre locaux et de passage. Le voyageur de passage, le fréquent visiteur veut vivre dans un temps restreint ce qu’il imagine être une vie de migrant pour cause de conditions de vie supérieures à destination, s’entend, conditions de consommation, attrait de l’espace, certains de ceux-ci, qui est tout aussi produit à dévorer des yeux et des pas, satisfactions toutes en liens et conséquences de diverses caractéristiques relatifs à l’efficience des moyens et logistiques de mobilités personnes-marchandises, possibilité de l’hors-solisme autrefois privilège de classes supérieures, désormais praticable à tous les niveaux dans diverses bulles de Japon inventé, aménagé pour soi et par soi, rêve de blancs et de couleurs associées concrétisés dans les marchandises et services. Ce qui est à priori imaginé se concrétise pour qui survole, économiquement surtout. Une arrogance certaine due au zapping devenant majoritaire dans les rapports cordiaux dès la prise de contact facile - la technologie - attitude zapping qui définit les choses bonnes à prendre comme les gens bons à prendre qui se confondent parfois, moins rarement, un évitement joyeux mais un évitement tout de même, chacun dans des flux majoritaires ou tentant parfois de s’en écarter. Dès qu’assis dans les creux et haltes qui permettent de se désencastrer des flux pour consommer, consommer les lieux, leurs textures, leurs sons et lumières, leurs produits à ingérer par la bouche, leurs toilettes toujours d’intérêt, pour saisir l’image de tout, absolument tout jusqu’au grain des boiseries, tout qui est merveilleux comme prévu, c’est le mobile qui règne, sa prise en main immédiate, où défilent des images poussées du pouce sur l’écran qui transpirent dès lors que dans l’axe de son propre regard. Tout ceci n’était ni prévu ni prévisible. Ce mimétisme massif qui se croit être le monde normal, alors qu'à côté... .

Iconographies diverses des foules urbaines et comment celles-ci imposent des vues tronquées de la multiplicité des réalités.

Mais sans doute ce ne sont pas les foules qui imposent mais les regards sur les regards médiatiques des foules qui regardent. “Le regard du touriste” dans le principe du sociologue John Urry est un regard construit mais aussi regardé par les spectateurs qui regardent comment les visiteurs regardent, observation fabriquée par les médias. Il y a palimpseste, superposition et diffraction de regards. Ce que donne à voir la télévision, d’après S qui la regarde et qui nourrit ses petits riens de discussions du quotidien entretient une sorte d’obsession coutumière faite d’étonnements théâtraux redondants sur comment les visiteurs regardent quoi, c’est à dire comment les médias qui rapportent cela façonnent la manière dont les locaux doivent voir cela, par définition et manipulation propagantielle, qui retirent aussi au locaux une part de leur qualification à posséder des savoir locaux puisque dans l’ordre des priorités, ce sont les points de vues et exclamations des visiteurs qui priment sur les points de vues vécus et possibles exclamations, mais plus couramment absence de celles-ci, des locaux, parce que la vie quotidienne est faiblement faites d’exclamations de ce type. L’acommunication hormis au moment de l’échange marchand quand il n’est pas intermédié par des interfaces est le fond de commerce véritable de ces glissements surtout rarement faites de rencontres et d’échanges, ce qui correspond à la plupart des situations similaires de transactions locales. Dans le besoin de failles à soi, la nécessité de s’en trouver et de les fréquenter, se trouvent plein de graines narratives. 

Un blog suivi est écrit par une employée d’une maison de tradition artisanale à Kyoto, dont la beauté réside dans l’exposition simple de tranches de son quotidien, qui offre ainsi un décalage drastique d’avec les regards démultipliés et médiatisés. Promenades les jours de congés, relations de petits événements sans bruissements, relatifs à sa profession, mentions sans éclats d’égocentrisme de restaurants fréquentés, de la tentative réussie de faire pour la première fois un pâté de campagne, d’une randonnée empêchée par la maladie d’un enfant, de savoir-faire de collègues sans esbroufe aucune. Par moment seulement lors de ces randonnées qui sont visiblement une activité de loisir favorite, il est fait mention de “monde”, de “foules”, en contraste de lieux et temples surtout croisés où “il n’y a personne”.

Stratégies d’évitement des foules à majorité touristique : elles ne se réduisent pas à des évitements géographiques, éviter des territoires. Il y a évitement possible dans l’attitude, de circulation d’abord, vélocité, regards, expressions du visage - le résident est normalement terne ou prétendument blasé, luxe de qui n’habite pas à proximité des lieux-dits, ne trime pas totalement dans un quotidien d’abrutissement professionnel avec ses mobilités obligatoires associées. L’évitement peut être, donc un évitement non-géographique - faut bien y passer parfois - mais chorégraphique de soi dans l’espace, négocier son plan de vol, pratiquer des écarts lucides, slalommer comme s’il y avait neigé la nuit, étendre le champ des manoeuvres, en profiter pour augmenter ses savoir-s’échapper, ne pas systématiquement obturer les tympans avec des interfaces sonores, entrer avec aplomb dans des espaces marchands peu fréquentés où l’on ne sait quoi faire de soi, soi-même et le staff, comme par exemple les galeries d’art autour de Ginza, les show rooms de meubles à prix affolants, où prétendre être intéressé, y faire son théâtre, muet de préférence, de préférence de part et d’autre parce que l’intéraction verbale peut fatiguer, son évitement réciproque sidérer, surtout quand on insiste en passant de longues secondes devant chacune des oeuvres exposées. On peut envisager une jauge personnelle qui ne se discute pas sur le degré de maniabilité des quartiers, des spots à concentration humaine en mouvement denses, certains accumulant pour soi trop d’éléments anxyogènes, irritants, indépendemment de la densité de la foule de visiteurs qui impose son image, ses rythmes lents, l’exposition de ces bulles d’entre-soi - packs de familles mobiles comme signe contemporain marquant qui lie un calendrier de congés là-bas à l’arrivée consécutive de flux plus intenses ici. Les circonstances de lieux éloignés impactent à divers niveaux et canaux la mise en scène visuelle, ce qui s’expose et force à la vue et au jugement la fréquentation, l’occupation des lieux. Rien de nouveau donc. Caillebotte prend de la hauteur sur le Boulevard des Italiens, la rue Halévy. Qu’est-ce que prendre de la hauteur à Tokyo? 

Tu te souviens quand on allait en Espagne dans les années soixante-dix alors que le garot y était encore pratiqué et que des policiers patibulaires patrouillaient sur la plage avec des mitraillettes et un chapeau façon tricorne sur la tête aujourd’hui remplacés par des caméras de surveillance? Quelles différences d’avec maintenant ici? Peu sans doute sinon que d’intensité. 

Le réveillon n’a pas été un réveillon mais une soirée presque comme une autre, ce qui n’est pas déplaisant. S est arrivée comme à son habitude. On a parlé d’ours, sujet du moment, de fantômes, sujet récurrent. Les ours justifient sans doute de s’éviter un passage au temple proche vers minuit. La fatigue aussi. 

Dans la navette vers l’EPHAD sont montées deux jeunes femmes malaisiennes dont la famille et les proches sont au pays. Elles y travaillent, elles parlent japonais, oui oui. A l’heure du déjeuner au troisième étage, elle est d’abord seule à gérer près d’une dizaine de résidants dont la plupart ne sont pas autonomes. Il s’agit de les faire manger. La pénurie de personnel est-elle plus aiguë le 1er janvier? Dans le couloir au rez-de-chaussée, une partie des murs est décorée de pièces de tissus brillantes et colorées.