C diffuse ces derniers temps diverses photos de O et de sa compagne en séjour à Paris. J’imagine qu’elle les diffuse bien trop largement, sur les réseaux aussi, de manière inconsidérée, mais c’est de gentillesse dont il s’agit. Il n’est pas question d’en afficher une seule ici. Ces photos ne sont pour la plupart pas prises par C mais par la compagne de O. Beaucoup de douceur sur les images, un fort talent visuel, une empathie marquée, comme quand, par exemple, C et O sont pris latéralement, C coupant les cheveux à O. Je signale à O mon admiration, qu’il lui transmettra. Je ne mentionnerai pas que O me répond — avec humour et naturel connu — que si elle a un tel regard, c’est qu’elle a un bon prof ! Cette capacité à tirer la couverture à soi sans bravade, naturellement. Je lui suggère d’ouvrir un studio photo de portraits. Il suffit pour cela d’une pièce et de la nommer studio.
Le jardin du musée Nezu n’est pas agréable, constat accompli, alors que la dernière fois, une urgence sur place avait justement empêché de parcourir le jardin, et d’ailleurs le musée en entier. La saison n’est pas en cause mais l’aménagement. Le jardin n’était pas le but — pour autant — mais une expo d’étoffes, de kimonos de Nô principalement, associés à une série de livres illustrés historiques. Deux salles : une grande en L inversé avec des bancs rembourrés de salles de musée, et une petite. Les pièces sont très belles, certaines d’une beauté entêtante. Pour y rester suffisamment — heureusement, pas de foule — j’applique presque intégralement — encore un effort ! — la stratégie de ne pas lire les notices : juste balayer du regard les motifs. Un regard à petites touches, donc pas de grands coups de balai, non : un scan lent, avec répétition, pas juste posé devant mais assez de côté, et aussi en changeant de côté, en prenant son temps. Un protocole du regard. D’un motif de rose bombée sur un morceau d’étoffe, tel un survivant d’une pièce disparue, le regard se pose malencontreusement sur la notice très proche, où il est question de la beauté de cette fleur comme une injonction à adopter ce point de vue unique.
Après le balayage, pauses assises, en variant les angles. Certains visiteurs passent en trombe, d’autres, sur les bancs, peu nombreux, regardent leur mobile. Au niveau des casiers de consigne, quelqu’un dit dans le texte : « je n’ai rien compris ». Parfait donc.
On peut, malgré tous les savoirs géographiques accumulés dans la pratique, se tromper de chemin, c’est-à-dire d’appréciation du territoire, invariablement pas aimé, pas pratiqué. Faut-il écrire sur les territoires condamnés à l’inimitié réciproque, sans circonstances atténuantes ? Sans regret non plus. Il ne s’agit pas de se rabibocher. Pour les humains, oui ; les territoires, non. C’est à vie. Invariablement, les quartiers chics, les hyperbétonnés hégémoniques, les feux-faits de maisonnettes remplacées par des bâtisses d’architectes à qui mieux-mieux de coller-copier stériles, baies vitrées, angles cassants, blanc jamais méditerranéen. L’air glacial de ces temps-ci n’impacte en rien le ressenti, identique en toute saison. C’est le cas pour les alentours du musée. La boussole interne n’y comprend rien. À travers le cimetière d’Aoyama, certaines ruelles pourtant parcourues il y a longtemps : le souvenir demeure, pas le temps. Puis enfin une large voie latérale connue, bordée d’une multitude de taxis qui bullent en stationnement, retrouvant alors les repères et sachant d’ores et déjà qu’il va falloir s’approcher du musée d’art moderne, se coltiner cet espace rebutant pour les piétons très rares : un coin méga-routier. Demander au gardien où se trouve l’entrée de la station la plus proche pour enfin descendre sur le quai de Nogizaka et fuir. Zou! Dans ces moments viennent en mémoire immédiate, comme pour compenser, ou plutôt espérer, des flashs d’autres territoires qui comptent.
Faire sécession d’avec le reste. Ça va très vite, il me semble, dans le quotidien et des territoires choisis. Personne, sauf ahuri, ne vient à Tokyo sinon pour s’ancrer dans des territoires bien donnés. Et pas qu’à Tokyo. Et pas qu’aujourd’hui. Ils n’en sortent pas, sinon pour rentrer chez soi ailleurs ; ils les fréquentent obsessionnellement. L’attachement aux lieux est le sujet du verbe habiter ailleurs, et c’est une bonne chose que de conjuguer ce verbe sans attendre, au temps de lieux définis rapidement. Il en va de la santé mentale.
« Le quartier. Qu’est-ce qu’un quartier ? […] il y a les voisins, il y a les gens du quartier, les commerçants, la crémerie, le tout pour le ménage, le tabac qui reste ouvert le dimanche, la pharmacie, la poste, le café dont on est, sinon un habitué, du moins un client régulier […] »
G. Perec, Espèces d’espaces, 1974.
À côté de la littérature ready-made pour un tournage se trouve la littérature augmentée des présentations, interventions, colloques : lesdits événements que l’on peut voir parfois — et heureusement — en ligne. Il y a quelque chose d’affectueux ainsi — le terme n’est peut-être pas le bon — à voir des présentations de livres par leurs auteurs dans des librairies (quand l’audio est bon), formule inexistante, je crois, au Japon, de même qu’est inexistant le libraire dialoguant.
Par exemple, le dernier livre de Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes, s’est éclairé par l’écoute de plusieurs podcasts qui ont mis du sens à ce que le texte, souvent abscond, avait pour moi — sauf peut-être pour des lecteurs locaux.
Ensuite, on est allé en Espagne, à pied. L’hacienda, connue pour ses extérieurs, n’a pas vraiment impressionné de l’intérieur, sauf un bel escalier avec une rampe de marbre blanche à traits noirs. Il y a des années de cela, passant devant, j’ai le souvenir précis d’avoir vu — et ralenti en conséquence — le portail ouvert, une rareté à l’époque. Un homme très âgé et seul montait justement dans une voiture de luxe à l’ancienne, avec chauffeur, du genre de celles avec housses et revêtements de sièges en dentelle. Il était facile d’imaginer que ce fût son dernier aller sans retour, et c’était peut-être le cas. Pendant des années, l’hacienda végétait, et puis un jour, ils — ce pluriel financé sans goûts particuliers — ont remplacé le portail de bois par un nouveau dont le matériau jurait — synonyme de : se moquait — de l’esthétique du pourtour remarquable d’âge et de vécu. Ensuite, plus tard, les mêmes ont refait le revêtement du mur d’enceinte, là encore avec un matériau à la couleur Playmobil, mais depuis, les matériaux se sont assagis par le temps qui passe et le regard s’est habitué au portail, qui jure moins qu’il ne jurait. Le réaménagement de certaines salles n’est pas heureux, mais sans surprise — un classique de la réhabilitation par le bas, ou par l’absence de matériaux de tradition. La ferronnerie patinée, sans doute d’origine, expose en contraste ce qu’est être architecturalement classe. On a pu juger et jauger la taille du jardin jusque-là invisible, bien plus grand qu’imaginable, voir une terrasse perchée invisible de la rue, toucher certaines vitres opaques anciennes de qualité. Le staff, jeune, les hommes en vestes riquiqui et coiffures de lounges d’art moderne cheap mais hors de prix, devaient se les peler sans le montrer pour autant. Ensuite, on a quitté l’Espagne pour se diriger vers la frontière.