Ce n’est pas une recension parce qu’il faut être compétent pour ces choses-là, parce que pour cela, il aurait fallu le lire dans son intégralité, ou, façon journalistique, citer quelques bribes apparaissant entre la première et la cinquième page au plus loin, et tisser avec le LLM une glose nourrie au dossier de presse. Alors que la canicule de 2025 battait son fer rouge, Serge Cassini, à Tokyo, était peut-être à un stade inconnu de finalisation de deux livres — tir groupé ?
La presse, les férus d’autorat alter bien plus nombreux (qu’est-cevqu’ils attendent?), qui réussira à l’interroger clarifiera ce point et d’autres encore. Il y a Hana et Onsen Reich. Le second fut d’emblée écarté, titre papier de verre suintant d’un usage innommable, prémonition d’une horreur. Hana avait les traits d’une personne féminine donc, va pour Hana. Manque d’acuité de l’acheteur peut-être, mais le fait est que, sur Amazon.jp, le livre catégorie adulte n’est disponible qu’en version impression à la demande, ce qui réduit le choix à la seule version qui me vaille : le papier.
Pour faire court, il y a une Préface, Hana, Matagi et Ezo. La préface est une surprise de taille, pas en nombre de pages mais dans ce que l’auteur n’a — jusqu’à présent ? — pas utilisé ce procédé, et que le LLM, mis en corrélation avec le tir à l’arc, offre une réflexion étonnamment sèche de liquides visqueux et odeurs rances associées, ici totalement absents. Sur huit courtes pages à peine se développe une invitation à l’usage maîtrisé de l’IA par l’auteur, la maîtrise se situant dans la nécessité pour ce dernier, lui, toi, moi, de ne jamais perdre la conscience, et de traduire cette conscience en acte créatif : que c’est l’auteur qui a le dernier mot, surtout le mot de travers, et plus encore alors que le LLM est un intarissable et parfait nerveux comme un nervi incapable de péter les plombs. L’auteur a le pouvoir du blanc, du vide, de l’absence de mot, y compris du dernier, et la nécessité de garder au moins ce contrôle-là. Ne pas le déléguer au verbeux de service donc.
Dans ces huit pages, de 12 à 14, défile le Manifeste de l’Archer Augmentée énonçant dix préceptes numérotés. La formule du numérotage crée une tentation tentatrice qui soutient l’effort de la lecture. Dans la famille Numérotage, tout de suite est venu en mémoire Debord et La Société du spectacle, mais aussi, parmi tant et tant de titres contemporains, Défaire voir. Littérature et politique de Sandra Lucbert, dont j’ai offert il y a quelques années des exemplaires enthousiastes pour soi, au moins, à droite à gauche. Dix préceptes numérotés provoquent une frustration, un manque de la suite, de ce que ce chapitre exponentialisé devrait devenir : un volume à part entière, un Manifeste de la Méthode, parce que je n’ai rien lu de cette approche de l’IA appliquée à l’autorat ailleurs. Mais peut-on lire tout ?
Hana, la pièce maîtresse de l’auteur, est plus qu’auparavant peut-être d’un noir et d’un visqueux absolus. Pour être plus précis, le noir est violet d’une maladie qui provoque une hécatombe uniquement chez les femmes, une sorte de Covid sexiste. Il y est question de photographie. Cela se passe accessoirement au Japon, très accessoirement par l’entregent rare de noms de lieux connus. La plage synthétique dont il est question l’est jusqu’au sable de plastique. C’est une lecture qui peut révulser mais là, rien de nouveau, sinon peut-être que le degré de répulsion. Je n’ai pas pu finir Hana, mais la dernière partie, Ezo, qui peut être lue indépendamment, offre une analyse brève mais cinglante d’une certaine passion dévorante pour le corps féminin autre.
« Le désir colonial n’est pas un simple appétit charnel. C’est une ontologie. L’Occident, depuis le premier regard jeté sur l’Autre, a voulu non pas posséder le corps indigène, mais le transformer en manque. Le colon ne désire pas la femme aïnoue ; il désire le vide qu’elle laisse en lui quand il comprend qu’elle ne sera jamais à lui. (…) Le désir colonial est un trou noir… »
La production d’écrits en français d’auteurs japonolâtres avec piles de livres merchandisés sur les tables semble avoir atteint un point d’absence signifiant un non-retour, ce qui est un bienfait. On peut rêver ou se leurrer. Exit (?) les amourachés grands-auteurs, les villaïsés au service de la diplomatie culturelle où l’écriture, ces temps-ci, ne figure plus ; les aubadeurs de littérature japonaise moyenâgeuse qui ne la lisaient pas dans le texte mais tournaient bien en cercle dans l’utérus protecteur d’un wagon d’une rame de la Yamanote ; les harpistes de l’impression thon gras couchant sur lit de riz aromatisé et les touilleurs du reconnu, ces auteurs analystes de leur nombril émoustillé dans l’ombre portée sur un paravent. Exit, parce que l’objet Japon, donc marchandise, est sur orbite avec une perf de matcha au bras pour tenir dans les flux et nodes de concentration consuméristes. Il se tient d’une main-écran à la verticale.
De même en anglais, c’est la traduction de littérature japonaise qui est mise dans l’accélérateur du mercantilisme littéraire — des autrices à minois sexy de préférence — alors qu’en France, un ouvrage sur l’histoire de l’enseignement du japonais langue étrangère marque enfin une étape, figure une borne dans le temps qui signifie qu’un temps est passé, et que tout auteur imbu de soi au Japon mais dénué de la moindre compétence de japonologue est à terme suspect comme tout colon. La mère Nothomb, à moins de remettre ses miettes de Japon dans la machine IA, a touché les butoirs. Enfin, exit, soi aussi.
S. Cassini a le don d’éviter tout le Japon-marchandise qui est évitable mais inévitable dans le champ de vision du quotidien. Il n’y est jamais question d’économie mais de substances collantes, gluantes, suintantes et puantes, à la fois. C’est la pornographie du noir-violet. C’est peut-être le premier roman écho Japon post-inspiré Covid mais sans vaccin qui ne touche que les femmes. Le désespoir, en comparaison, est encore joyeux. Dans ce sens, qui est ou non du goût des lecteurs, il figure l’auteur unique, incomparable avec quiconque, sinon qu’ailleurs, hors du Japon. Il est en ceci auteur transnational, ou mieux, transcontinental, comme le montre d’ailleurs Ezo dans ses écarts et transports de planches photographiques entre villes très distantes. Dans Ezo, ce n’est pas la fille japonaise, mais la fille aïnoue qui est en scène. Il est inutile d’exposer plus loin ce qui, en termes de chapitre, tout comme la préface, pourraient être vus comme des ouvrages à part, des exemples exemplaires d’autorat qui figureraient bien accolés en un livre ultra-fin, en papier que l’on se refile sous le hakama.
Bientôt, appâtés par les liens, ce texte va cartonner dans les stats selon un phénomène ressemblant aux passants dans le flux touristique sur Shijō-dōri, juste après le pont en direction du sanctuaire Yasaka, quand on les observe, soi attablé et assis stratégiquement pour voir la rue et le flux défiler derrière la vitrine du café-restaurant Kikusui à Kyoto, pose et pause qui me sont même en pensée l’une des ultimes façons d’y être. C’est tout un monde qui passe, certains affublés de yukata et pseudo-kimonos, certains ralentissant pour regarder la vitrine, à travers la vitrine qui regarde les passants dès lors que ceux-ci la regardent en miroir, puis regardent le menu affiché à l’extérieur, puis la plupart, heureusement, passent outre pour poursuivre dans le flux.
Le meilleur moyen de soutenir moralement l’écrivant qui publie est d’acheter un livre de son vivant, comme on fait pour soutenir le petit commerce, et de le lire par la même occasion, ou de tenter la lecture, et de le donner ensuite si le cœur y est, et de diffuser ses goûts ou dégoûts de lecteur, ce qui n’est pas foncièrement opposé.
