Guinguette


Un seul texte visible, le texte en cours. 


Sous la jonction des sorties nord et sud de la station Koenji, je tombe nez à nez sur … et pendant deux longues secondes, je n’arrive pas à situer qui. C’est elle qui m’a aperçu, dans nos trajectoires réciproquement inverses. Elle comprend immédiatement que je n’arrive pas à la situer, car il s’agit bien de cela, une personne et un lieu attachés, un binôme être et lieu géographique ici séparés de l’habitus. Changez le lieu, et la personne comme la compréhension de la situation s’en trouvent prises de court. Matsumura me dit-elle. Ah, oui ! Matsumura bien sûr! On en rit et on en a ri depuis, à Matsumura même, elle presque s’excusant de ne pas avoir porté ce jour-là son habituel tablier. Mais ce n’est pas de tenue dont il s’agit seulement mais bien et avant tout de lieu. La patronne de Matsumura irrémédiablement liée à la boulangerie cafétéria Matsumura, hors d’où je ne l’avais jamais ni vue ni imaginée.


Hier soir, lieu mais sous une nuit nouvelle. On débouche du restaurant Corsica qui n’est pas corse, mais j’y reviens bientôt. Il est 22 h et les lumières se sont éteintes un peu partout. Koenji à cette heure-ci pourtant peu avancée des nuitards est une première. Presque devant Corsica se trouve le comptoir figé soixante ans en arrière Fudo, pratiqué le midi. C’est juste au moment où nous sortons dans la ruelle déjà assombrie comme ça ferme somme toute tôt dans beaucoup d’endroits, que le patron de Fudo sort aussi, fermant la boutique. Nous nous surprenons d’un regard réciproque à nous reconnaître. Bref salut de la tête sans mot dire. La familiarité sans mot dire.


Ensuite, on débouche sur Porta, la portion couverte de la rue marchande piétonne au sud de Koenji. L’éclairage est éteint. Ce n’est pas la pénombre mais ce n’est plus la brillance. Seul l’éclairage des échoppes ouvertes - peu, et pas les commerces tous fermés - crée un ambiance de halo ombragé intéressante, une sorte de lueur avant-coureuse de l’extinction des feux, qui interpelle par son étrangeté. Lieu connu mais pratique absente à cette heure-là, d’où découverte d’une luminosité inconnue. Porta est encore bien fréquenté par des passants, des fêtards, des blancs reconnaissables par une sorte d’adéquation vestimentaire, d’attitude, de démarche qui - c’est une théorie - sied très exactement à Koenji. Il y a des looks Koenji vus seulement à Koenji qui en constituent la signature visuelle humaine, impensable même à Asagaya, la station suivante. Dans d’autres conditions, physiques, résidentielles - passer une nuit à Koenji n’est pas pensable hélas - le moment serait parfait pour quitter les amis, se défausser, et parcourir les ruelles selon des schémas coutumiers diurnes, 


Association aux lieux. Gentiment en Europe on me signale un livre qui parle du Japon. Quelqu’un a lu sur ce livre qui s’est rappelé de mon existence en conséquence de l’association géographique et m’a contacté pour me signaler l’ouvrage. Ce n’est pas la première fois qu’ainsi quelqu’un m’envoie “un lien qui parle du Japon”. Bien sûr, ma réaction première est d’être un peu irritée de se voir perçu dans une association géographique simpliste et pavlovienne.  La seconde d’ordre de classe d’expérience est que lire un ouvrage de Blanc sur sa relation avec le Japon m’est d’un total désintérêt, sauf peut-être et encore à la limite si la personne est japonisante. Pourquoi spécialement lire sur le Japon, dans sa langue natale, du seul fait que l’on y soit ? Que dit cet automatisme de la pensée qu’il y a chez soi par définition imposée un intérêt à connaître la vision des lieux de cette personne pour les seules raisons que le lieu et la langue d’écriture nous sont communs ? 


La première source d’intérêt lieux-pratiques-temps et cela depuis au moins quarante ans est le Paris de l’entre-deux-guerres d’abord vu à travers le regard d’immigrés non-français, à l’origine des Américains, très récemment des Allemands. La nostalgie se travaille depuis longtemps à travers ce biais, intérêt pour un lieu vécu d’une époque non-vécue qui génère une curiosité sans fin qui nourrit par contraste l’étrangeté de vivre dans un espace pour soi a-historique, entouré d’une langue, de messages à visibilité et acuité sonore publique perçus, saisis, compris avec le sentiment permanent de la bizarrerie de ne pas en être la cible.


Sur le quai hier en attente du train, une message nouveau, une première, une mise en garde du vent soutenu qui souffle et du risque de voir s’envoler son titre de transport, son ticket lâchement saisi entre le pouce et l’index mais pas avec assez de force de pincement pour le retenir dans la bourrasque. Cela s’applique-t-il aux cartes plastiques et aux applis? Note pour soi : à ce moment précis où le message est diffusé, il ne souffle aucun vent.


Lectures.

Sherryl Rice : Parisian Views, livre ouvroir du regard, par moment époustouflant. Donc, les premiers daguerréotypes exposent le Paris qui disparaît sous les coups de boutoir d’Haussmann, figeant ainsi une vision passée de la ville qui constitue pour longtemps une partie fondamentale de son imagerie imaginative. Benjamin, Breton, Baudelaire. Technologie de pointe et du futur appliquée au présent qui glisse irrémédiablement au passé, formant ainsi une image proprement fausse d’un lieu vécu par soi-même, déjà affabulé dans le XIXe siècle non-vécu.

Parisian Fields - edited by Michael Sheringham - celui de la vie de tous les jours. Les passionnés vous triturent les lieux par des angles d’approche qui renouvellent la compréhension et la préhension d’un lieu-ville là-bas, le sortant ainsi de la banale nostalgie pour le pousser toujours avant dans ce que je nomme la nostalgie augmentée, ou mieux sans doute en conséquence de lectures connexes récentes, la nostalgie actualisée. S’il y a quelque chose qui a profondément changé, c’est la multiplicité des possibles de l’actualisation de la perception de lieux passés ailleurs.

André Breton - Nadja. Parce que cela fait plus de 40 ans que je marche à Tokyo comme si à Paris, d’où les déconvenues et déceptions guérissables en partie par la conscience de ce que plus de vingt ans de marche formative dans une ville de naissance se transporte, mémoire des jambes associées à la mémoire topographique, qu’on le veuille ou non, avec soi, ailleurs. 


Entendu récemment lors d’une conversation avec des clients-visiteurs. Pour l’hôtel, on veut être dans un quartier sympa. Des Parisiens avec cela, donc avec une idée au minimum parisienne, au maximum européenne urbaine de ce qu’est un quartier sympa. Vous voulez la rue de Bucci ou des Martyrs à Tokyo ? Il n’y en a pas, ou alors avec des relents de factice au final peu drôles. Ils ont pré-réservé au New Otani. Je les fais annuler pour aller coucher à Tokyo ailleurs. Un quartier sympa en sortant du New Otani ?


mais pour en revenir à la Corse.

Lieux, pratiques et remémorations. Corsica, le nom seul, chargé de souvenirs, d’où la petite déception une fois à l’intérieur ayant demandé à la patronne très sympathique le lien avec la Corse pour s’entendre dire “aucun”, avec un rire de surcroît. C’est que soi-même n’avons aucun lien ni vécu corse, mais le souvenir d’un repas chez un homme bien âgé il y a une bonne trentaine d’années quelque part en banlieue parisienne de passage de Tokyo. Il y avait au menu un mousseux de Corse et un pistou de roquette mémorables, la preuve. Lieu non-vécu de mémoire vécue.


En conséquence de quoi, tout lieu qui sied à destination quand on a viré sa cutie sur la visite des temples et sanctuaires au risque d’overdose, est un lieu de résonance avec un lieu antérieur. Le lieu qui sied se doit d’être évocateur, agent de résonnance. Dream Coffee à Ikebukuro n’avait pas grand-chose d’un café européen mais suffisamment d’indices pour évoquer quelque chose d’européen créant un besoin viscéral d’y être. Tout lieu qui sied est un pas de tir mental et mémoriel en allers-retours constants. On y joue aux feux d’artifice de la mémoire involontaire volontairement mobilisée. 


Comme hier à Shakujii. La station métamorphosée, méconnaissable pour soi, en un ensemble commercial périurbain comme ailleurs signifie donc que la dernière visite remonte à une dizaine d’années. A quelques encâblures remontent à la surface des signes de reconnaissance, rues sans trottoir où l’attention aux autos s’impose - signature profondément locale et singulière d’être dans un quartier urbain de faible occupation de la dimension verticale. Le café Koji est toujours là, toujours à l’arrêt sur l’axe du temps. A midi, il n’y a personne, qui demanderait une enquête socio-consumériste des raisons possibles de cette désaffection. Le service n’a lieu désormais que quatre jours par semaine. Même couple imperturbable qui y passe sa vie depuis 60 ans. Le vintage s’obtient par la répétition des usages et des pratiques sans rien changer. Au bout de quelques années, il transparait en conséquence de l’immuabilité. Cette réduction de la voilure des jours d’ouverture est la manière composée et planifiée de disparaître. Dans cinq ans peut-être. Peut-être moins. 


Et puis plus loin dans la rue, un coin du parc Shakujii, d’une richesse végétale de printemps absorbante, somptueuse. Le réchauffement climatique, c’est mai en avril. C’est fait. Longer le premier plan d’eau sur la rive droite, c’est longer le bord d’un quartier d’une richesse immobilière - et d’un bon goût - superbe. Mémoire involontaire : Lausanne au bord du lac moins les Alpes dans la perspective. Des pédalos à défaut de navettes pour Evian. La mémoire involontaire est-elle majoritairement d’ordre géographico-temporelle? Le jumelage intime des territoires a ceci de bon qu’il bonifie le présent situé avec un non-présent mobilisable en mémoire, actualisable via les diverses sources. Il permet d’affirmer la singularité exceptionnelle du lieu du moment présent. Ce parc est profondemment tokyoïte. Promenade autour des deux plans d’eau enrobés en grande partie d’un chemin plateforme de bois d’un grand confort. A l’embranchement des deux plans d’eau se trouve un restaurant en plein air avec des lanternes de papier. Apparaît le mot guinguette.