Cela se passe dehors mais la lumière est celle d’un parking grisâtre. Quelqu’un me tient par la main qui n’est pas en vue. Nous marchons vite. Nous croisons une dame qui marche dans le sens opposé, jupe chemisier ou peut-être cardigan. Nous marchons suivant une courbe de gauche à droite, elle aussi, mais d’un rayon plus grand et dans l’autre sens. Nous nous éloignons progressivement sur nos orbites mais la dame qui s’éloigne tourne la tête et nous regarde affectueusement, un sourire aux lèvres, un air surpris de ce que nous ne nous arrêtions pas. Son visage comme un point d’interrogation demande pourquoi mais sans inquiétude, même un peu amusée. C’est quelque chose de la bonté qui émane de ce visage. Aussi beaucoup d’énergie. Elle a autour de 30 ans. La personne qui me tient la main doit avoir en conséquence tout autant autour de 30 ans, remarque à soi d’évidence mais qui n’apparaîtra qu’au réveil. Le seul visage dans cette scène, celui de la dame qui regarde vers nous en ralentissant tout en suivant sa trajectoire courbe et s’éloigne est connu, mais pas reconnu. Qui donc est-elle?
Pas convaincant mais un nom revient au moment où la remontée vers la surface de la consicence concurrence le sommeil. Pas convaincu mais le nom évoqué fait apparaître une scène connue, dans un appartement. C’est l’heure du thé, nous sommes invités, j’ai moins de dix ans. La pièce est sombre et c’est l’heure du thé sans doute parce que les rideaux lourds sont fermés tout le temps parce que la lumière dérange la dame dont l’arthrose lui paralysait les mains de douleurs sans solution. Le temps est un accordéon. C’est la dame de qui le souvenir est associé à ses mains et la douleur mêlée à la bonté qui émanaient de son visage, elle assise sur un fauteuil ou un canapé à côté de son mari aux grosses lèvres toujours souriant et bienveillant, elle sans ressemblance avec le visage de la passante à la marche énergique de tout à l’heure qui lui ressemblait pourtant peut-être un peu mais pas vraiment.
Une photo ancienne, et plus encore sans doute les dernières occasions de rencontres, figent le souvenir de quelqu’un que, si on le revoyait sur un cliché plus ancien encore d’une époque qui dit en subliminal “tu n’étais pas né ”, et donc avec une apparence plus jeune et dynamique, surprendrait comme cette vue surprend toujours quand on a figé dans l’esprit un visage dont le souvenir lui n’évolue pas. Des éléments circonstanciels et familiaux de la dame assis dans le salon à côté de son mari reviennent, les enfants expatriés, brièvement de retour d’un pays refuge, puissances physiques de deux jeunes hommes, discrets de leur nouvelle vie et de leur nouvelle langue, ayant eux aussi hérité du visage de bienvieillance souriante. Dans l’enfance, tout le monde de proche et souriant et bienveillant avait en commun de faire partie de la famille des survivants. Les méchants, les méchantes dames, mais pas de souvenir précis d’une telle variété un peu sorcière, n’étaient pas des survivants, pas des survivantes. Quelque chose les en distinguait, quelque chose de l’ordre du soupçon. La dame aux mains douloureuses qu’elle se frotte doucement tout en évoquant les médicaments inopérants est la dame qui m’avait donné avec un sourire de connivence tel un complot et injonction à y croire un cachet coloré à avaler de suite avec un verre d’eau pour calmer ma peur alors que l’on finissait de m’habiller pour la Bar Mitzvah. Déjà peu croyant, je supposait dès l’instant ou peut-être plus tard pour y avoir repenser qu’il eut s’agit d’un smartie, bleu, sans doute bleu.
La dame alors dont le visage plus jeune a composé celui de la passante mais pas tout à fait, qui elle pourrait être un amalgame - mais cette hypothèse n’enchante guère - ou l’a au moins évoquée par le souvenir d’une autre tout aussi bienveillante appartenant au même cercle générationnel - et pour ne pas s’économiser dans la redite de cette évidence, souligner encore et encore avec reconnaissance ce fait que les dames étaient toutes souriantes, bienveillantes et survivantes - et qu’à l’âge très adulte, la rencontre rare de personnes alentours toutes souriantes et bienveillantes et survivantes marque à chaque fois d’autant plus que celles-ci contemporaines appartiennent sans le savoir elles aussi à toute une lignée mondiale de personnes qui ont d’abord en commun d’être souriantes et bienveillantes et survivantes, telle Madame N à Tokushima dans les montagnes trop inaccessibles et trop glaciales pour la revoir tantôt. Demain, maman va encore décéder depuis des années qui s’accumulent. Ce rêve, cette scène de rêve qui flottait alors que le retour à la surface du réveil se faisait iminent tient la route, avec cette inconnue bienveillante, la passante, qui ne tiennt pas rigueur de ne pas avoir été reconnue avec un nom précis, mais reconnue quand même. Tout ceci se tient.
