Scène de café

Ça se passe dans le café restaurant de M. On parle de l’incontournable sujet des touristes alors que dehors à trois mètres en arrivant, trois très jeunes femmes font le poirier avec d’énormes valises prêtes à remplir, attendant probablement les clés du logement proche de la portière sur laquelle une affiche annonce en anglais que le logement ne se trouve pas ici mais ailleurs. Le tourisme est une obsession pour celles et ceux qui n’ont pas de chien en landau pour s’extasier avec des roucoulements particulièrement sonores et étranges dans l’espace public silencieux hors les messages marchands et policiers sur les faits et gestes de leur progéniture à quatre pattes et quatres roues. L’autre jour, c’est un homme de la soixantaine au moins accroupi devant son chérubin lui parlant tel qu’on ne parle même plus à un enfant de cet âge à qui on a fourré un écran dans la main, exposition hédoniste spectacle pour les passants alors que le même sans l’animal est nécessairement dans la moyenne du mutisme civique et ne parlerait pas ainsi à un neveu ou une nièce. Comme on disait tantôt passant par hasard près du lieu approximatif où ce spectacle fut donné, le problème, ce ne sont pas les animaux quadrupèdes mais les bipèdes avec des têtes à claques. Que la parole soit ainsi donnée et exposée à une autre variété que soi, sauf quand les bipèdes accompagnés se croisent, marquent le pas, et roucoulent joyeusement mais assez faussement entre eux qui parfois ne se connaissent pas, pour vanter les qualités de leurs “enfants” réciproques, montre comment l’animal de compagnie est facilitateur de la parole interhumaine. 


Dans l’espace public en plein milieu d’une chaussée calme buñuelesque, tout à l’heure sont passés deux lamas accompagnés de trois humains. Seule et unique réaction : tiens des lamas. Les lamas ont-ils le droit de vote? Mais bon, à Koenji l’autre jour, c’est un homme à la tête de chouette assis qui exposait calmement sur son épaule un rapace. Il est ennuyeux d’écrire ainsi et d’exposer des bêtises sur cette ville si riche en bêtises. Alors en plus, lire cela!


Michel Collot que je ne connais pas m’a inscrit il y a quelques mois à ma supplique et grande surprise d’acceptation dans la liste des annonces de la tenue des séminaires sur le thème Vers une géographie littéraire, séminaires qui ont lieu …


après le porche d’entrée de la Sorbonne, emprunter à gauche la galerie Rollin, prendre l’ascenseur ou l’escalier C jusqu’au 2ème étage, puis le couloir de gauche


Enoncé qui déjà est tout un programme géographique et littéraire, mais hélas trop éloigné, et dont les directs en ligne sans replay ont lieu en pleine nuit ici. Le séminaire qui vient du 13 février est aussi alléchant que le précédent. Cela débute ainsi :


Pèlerinage sentimental et pèlerinage littéraire


Revenir sur les lieux qui vous ont été chers, dans le pays de son enfance ou de son premier amour, pour s'abîmer dans le souvenir, comme Chateaubriand à Combourg ou Hugo dans la vallée de la Bièvre, c'est effectuer un pèlerinage sentimental. Il arrive, bien souvent, que la bibliothèque soit de la partie et que ces pèlerinages sentimentaux soient aussi des pèlerinages littéraires. Nous envisagerons quelques cas de figure équivoques où souvenirs personnels et souvenirs de lecture se mêlent et intervertissent leurs qualités.

A chaque fois donc, tout débute et s’achève par l’annonce, mais ce que celle-ci provoque comme remugles mentaux est considérable. Satisfaction puérile de ne pas avoir été snobé pour une fois par un universitaire. 


Mais pour revenir au café restaurant chez M de tout à l’heure, c’est aussi une sorte de séminaire spontané dont il s’agit. Une fois dépassé le sujet tourisme, on tombe sur la photographie. Il m’invite à aller voir au fond du petit local la photo qu’il a acquise d’une collection disséminée vendue aux enchères du stock d’un photographe professionnel japonais récemment disparu qui a passé une certaine partie de sa vie à Paris. La photo apparemment prise dans un pays nordique, ou d’après Google qui scanne et compare les clichés, potentiellement en Allemagne, montre une scène du quotidien d’un café quelque part. Au comptoir se trouvent des clientes et un client tous assis sur des sièges haut à dossier. L’homme est âgé, les dames alentours moins. La serveuse en chemisier blanc ou clair avec un noeud papillon semble d’un autre âge mais M estime que le cliché date des années 80, peut-être. Si l’Allemagne, cela sent l’Est d’avant la destruction du mur, mais ce n’est qu’une hypothèse. Sur cette photographie donc, il ne se passe rien, pas d’événement si tant est que le quotidien n’en est pas. L’oeil du photographe a saisi une scène où aucune des personnes ne porte d’intérêt à son acte photographique. Personne ne sourit. On ne saura jamais si tel est aussi le cas pour l’homme de dos. Personne ne sourit mais sur les visages visibles de femmes uniquement donc, aucune tension apparente. C’est un café populaire - les coiffures des dames sont très approximatives - et la tenue de service de la dame derrière le comptoir est certainement le reflet d’une tradition bien plus ancienne que le cliché. M qui n’a pas les moyens de participer à une vente aux enchères a pourtant pu acquérir cette photo d’un parfait tirage exécuté par le photographe lui-même parce que personne n’en voulait. Non seulement le ton mais l’encadrement professionnel générique du cliché grand format a tout de suite rappelé les photos d’Henri Zerdoun, dont l’ouvrage La conversation, catalogue d’une exposition en Belgique d’il y a quelques années, existe en double à la maison, dont une copie sera bientôt offerte à M. 

Pas de photo d’illustration adéquate donc pas de photo en attendant mieux.