Relire en traduction

Le je-nous (de) clair


L’usage du nous dans les articles de journaux communs est devenu exponentiel et au-delà du dérangeant - symptôme d’une singularité générationnelle - une endémie normalisée telle un allergène, comme les pollens qui viennent ici incessemment. Le je aussi en parallèle, chacun sans doute soutenant l’autre. Ce nous couvre une série de générations mais prétend être monodimensionnel, et donc nie les générations. Il est incontournable dans les articles de société et des tendances de styles de vie, un nous de connivence obligatoire et exclusif à la fois, c’est à dire un nous de consumérisme, pas de luttes ni de tentative d’acquérir un peu de lucidité, se délester d’un peu plus de cynisme automatique. Le je lui est massif dans certains blogs littéraires qui se citent en boucles, se font des mamours par citations interposées. Cela semble être un véritable style.


Pas de pages blanches mais des passages à vide d’écriture qui se déclarent dans la marche comme des trous dans l’asphalte. En tant normal, l’écriture est en marche avant même que de passer au clavier. Il ne s’agit pas au coin d’une rue de noter quelque chose et se dire que tiens, il faut garder cela en mémoire pour le coucher sur l’écran quand la prochaine occasion se présente. Il y a une sorte de discours pré-scriptural adossé aux pas qui tourne dans le discours intérieur, et pas discrètement avec cela. Le passage à vide s’accompagne lui d’un silence radio de la machine mentale à écrire.


Kitamachi, nom de bloc pour situer une des trois parallèles à la rue Okubo juste après la station Ushigome Kagurazaka. La première de ces trois - aucune apparemment nommée - est la dernière extension d’un parcours qui ces temps-ci s’étend de plus en plus pour englober Kagurazaka et ses provinces immédiates. C’est une rue et un quartier huppés. Le bâtis oscille entre des “estates” sur un étage, avec une ampleur qui distingue la maison individuelle standard d’une demeure de haut bourgeois. Ces maisons pas princières mais qui s’imposent au regard offre de la beauté quand elles ne sont pas reconstruites en monolithe à la façade bouchée de privauté prétentieuse. Alors, plus aucune fenêtre sinon que des écoutilles. Mais avant, elles signalent le bon goût des propriétaires tout comme des architectes passés. 

Les monolithes exposent l’antithèse de cela, le mauvais goût des propriétaires, l’indigence des architectes. Postulat : quiconque passe dans les rues est automatiquement propriétaire des lieux, et plutôt co-propriétaire, non pas dans le sens de possession immobilière, mais dans le sens de possession de droit incontestable et irrévocable de se former une opinion esthétique sur ce qui s’impose au regard, c’est à dire les maisons des gens qui eux n’ont pas demandé l’autorisation d’imposer leurs goûts, les bons comme les mauvais, à la vue des passants. Ceci est laid, ceci est beau, et sans recours. 

A côté des belles demeures se trouvent souvent des maisons modernes d’appartements, certainement cédés ou encore associés aux propriétaires séculaires des lieux. Il s’agit d’appartements de standing. Le noir-gris courant des façades, s’il s’agissait d’un visage, expose le mépris, l’arrogance des riches moins riches que les propriétaires séculaires qui y résident, et encore une fois la médiocrité des architectes pratiquant le copier-coller. Les fenêtres n’y sont pas en mode écoutilles mais prétendent tout juste faire subterfuge, c’est à dire tenter de faire croire qu’il s’agit de fenêtres, surface osmotique entre le dehors et le dedans, alors que leur rôle est d’absolument tout cacher et de signifier médiocrement qu’on est des bourgeois et donc qu’on se cache. Ce sont des fenêtres qui typiquement ne s’ouvrent pas. Ce n’est pas que l’on ait envie particulièrement de savoir ce qui s’y déroule, mais en tant que simple passant observateur, l’une des missions est de regarder, d’interpréter, et de se faire une opinion de par le regard. C’est une mission précieuse à ne pas déléguer sinon qu’à d’autres passants. C’est là où le co- de co-propriété du droit de regard et de jugement esthétique fonctionne.


Ultérieurement, par une forme de télépathie indéniable mais mystérieuse apparaît souvent le souvenir d’un texte, d’une phrase telle un lieu que le quartier traversé remet en mémoire. Il ne s’agit pas de la conséquence de similitudes structurelles ou esthétiques. Il n’y a rien de commun avec cette rue sans nom au niveau du segment dit Kitamachi et de la rue des Grands Degrés à Paris citée dans le début fiévreux de Rue des Maléfices de Jacque Yonnet. Mais il y a via soi tel un médium un phénomène de télépathie associatif de lieux disconnectés qui prend forme. Fiévreux, c’est bien le mot, et à chaque relecture, la fièvre, le sentiment aiguisé de la primauté essentielle de l’intranquilité, refonctionnent. 


1941

Beyond the island and the two branches of the river, the city changes. In the square, on the site of the ancient morgue, stones dating from different periods at odds with each other have been cemented on top of one another. There's a muted hatred between them. It grieves me as much as it does them. It's inconceivable that no one gave any thought to this. The Seine is sulking. Showing the same moodiness as before, when I came to pay my respects after a rather longer trip than I would have liked. This river is no easy mistress.

It will be a hard winter. There are already seagulls at La Tournelle, and it's only September.

In June 1940, at Boult-sur-Suippe, I was wounded and taken prisoner. I found out that the Germans had identified me as an avant-garde journalist. I escaped at the first opportunity.

I have a little money. Enough to survive two weeks, perhaps three. But all I have in terms of identity papers is the service record of Sergeant Ybarne, a priest with no family, who died in my camp - and a demobilisation document I concocted for myself.

I don't know whether it will be possible one day to regain my own family name. I have constantly to beware of patrols and raids, especially those carried out by French policemen.

I don't yet know where to sleep. I'm not without trustworthy friends: a good dozen. I've lurked beneath their windows and always thought better of calling on them.

I wandered through the Ghetto, behind the Hotel de Ville. I know its every paving stone, every stone of every house. I came away disappointed, almost angry. There's an atmosphere of despair, acceptance, resignation. I wanted to breath a more vigorous air. It was towards the Maubert district with its secret smile that an overriding instinct guided my steps. Rue des Grands-Degres attracts me. I just have this feeling I'm sure to find a friendly handshake there 

Lire l’ouvrage en traduction anglaise - traductrice Christine Donougher - est une expérience à la fois étrange et réjouissante, connaître le texte et le redécouvrir à travers une autre langue qui crée une sorte de musicalité exotique. 


A noter : traductrice aussi de Venice Noir: The Dark History of the Lagoons, Auteure Isabella Panfido. 


A Kitamachi, corroboré par la lecture ultérieure de la carte, on devine que des goulets perpendiculaires devaient exister qui permettaient de traverser les trois rues parallèles sans devoir comme aujourd’hui pousser jusqu’à la voie perpendiculaire de l’espace public la plus proche qui ne l’est pas. Pour les résidents aussi, cette configuration, cet empêchement de couper court,  alors que l’on voit en passant ces espaces entre les maisons qui s’enfoncent mais derrières des grilles parfois successives, handicape la circulation des piétons de manière diffuse mais considérable, et aussi insolente.


(à suivre…)