Ici, pas chez les Maeda.
Après le musée, on est allé voir la famille Maeda tout près. Ils n’étaient pas là. Cela fait longtemps qu’ils sont absents. J’ai signifié à E que ces salles dans la partie d’obédience japonaise donnent une fausse idée de ce qu’y était la vraie vie quotidienne privée. L’absence de meubles même petits, l’absence de vases et de fleurs dans les alcôves. L’absence des signes d’usages tels qu’ils étaient inscrits dans le quotidien des Maeda a été effacé, sauf quelques beaux lampadaires. On fait croire dans cette esthétique du vide hormis les tatamis qui s’imposent dans le regard qu’il s’agit là d’un paysage d’intérieur ancien - ou une réplique - tel qu’ils étaient du temps où s’y déployaient encore des usages et pratiques du quotidien. C’est faux. On obtient le même effet en moins poignant lorsque l’on quitte son six tatamis évacué de tout ce qui constituait et encombrait sa vie quotidienne durant des années d’habitation, espace maintenant prêt pour une visite d’un locataire suivant accompagné d’un représentant d’agence immobilière.
On est ensuite passée dans la partie occidentale, riche et somptueuse avec certaines salles meublées, dont la salle à manger où la nappe est dressée et l’argenterie visible dans les meubles de rangement intégrés aux murs avec des battants vitrés. A un moment, on croise une scène étrange, deux jeunes femmes en tenue traditionnelle d’ailleurs et un homme aux lunettes noires avec un appareil photo à la main sont visiblement mal à l’aise de notre passage alors qu’il y a ce matin vraiment très peu de monde chez les Maeda. Une des deux jeunes femmes en particulier affiche quelque chose de l’ordre de la peur sur son visage. C’est charlusien ce qui se passe ensuite. E ne peut pas ne pas s’adresser à la jeune femme pour éclaircir la situation, mais surtout pour entrer en contact avec elle. Il rebrousse chemin pour s’approcher d’elle tout en essayant diverses langues discrètement pour lui demander de quel pays elle est originaire. C’est finalement du Vietnam dont il s’agit. La jeune femme au visage tendu retourne vite dans la circonférence proche de l’autre jeune femme et de l’homme statiques avec son appareil photo. Nous poursuivons vers une autre salle mais E s’est doté en urgence d’une mission, de regarder sur son mobile comment on dit en vietnamien “vous êtes jolie”, pour faire demi-tour et aller le lui dire sans attendre.
Quand on repasse vers l’escalier majestueux, l’autre jeune femme s’y trouve à mi-auteur, elle aussi figée tout comme le photographe à distance, visiblement dans l’attente et l’espoir que nous disparaissions vite tout comme d’autres visiteurs qui à ce moment circulent à proximité. Comme il n’y a pas de vestiaires ni de casiers de consigne chez les Maeda, je suppose qu’elles sont venues à dessein en voiture peut-être, laissant à l’intérieur des manteaux indispensables pour la saison, et s’aventurer rapidement jusqu’au porche, puis à l’intérieur de la demeure bien chauffée des Maeda, encore plus avec la lumière printanière qui fuse des baies vitrées et transforme certaines pièces et selon le moment de la journée en des sortes de verrières d’hiver où il ferait bon s’assoir et n’y rien faire quelques temps. Le gardien sans doute volontaire et le réglement ne gèrent pas les tenues des visiteurs et aucun surveillant n’est visible nullepart. Aussi, l’absence apparente de caméras de surveillance chez les Maeda en fait un terrain parfait de mise en scène de soi pour diffusion différée, ou même en directe, s’y la jouer princesse au château descendant le grand escalier en tenue traditionnelle de chez soi portée uniquement dans les grandes occasions comme celle-ci.