寒桜

 


Bingoya est une destination ces temps-ci. Pas de prix d’entrée, une très belle palette d’objets, parfaite pour se laver le regard. Ce qui relance la question du pourquoi ce qui est en vente à la boutique du Mingei-kan est aussi médiocre au regard.


Histoire de bifurquer et d’espérer trouver un peu de répit et d’autres pensées dans la rue Okubo invariablement froide et intensément antipathique, le prétexte apparaît à un carrefour sous la forme de la cime d’un arbre au loin dans une tangente en pente. Sur place, c’est en fait de deux arbres chétifs au tronc mais très élancés dont il s’agit. Temple fatigué sans charme compensé par la consacrécation à une divinité des pêches 桃 qui étaient médicinales autrefois, d’après la notice. Bonne pioche que d’avoir quitté la grand-rue parce que plus loin encore - non pas au hasard qui n’existe pas quand on marche, mais au feeling - devant un petit portail menant vers un court chemin qui débouche sur un autre temple, se trouve un pannonceau sur tréteau bas presque au ras du sol comme si celui d’un restaurant qui annonce au menu que le cerisier est en fleur et invite à aller le voir. La dérobade qui constitue en fait un détour plus long permet au final d’arriver à Bingoya avec l’étrange sensation erronnée d’avoir ainsi raccourci le parcours. Mais pour rien au monde je ne voudrais habiter dans ce quartier hanté parmi tous ces quartiers hantés de Tokyo. La densité de temples en est la cause.


La succession des pensées-recherches. Pour un dîner en perspective et vu la neige, bifurcation de l’idée première de leur faire un pot au feu local vers un chowder. Et tant pis pour le bancal de l’association Tokyo-Chowder. Mise au point dans Moby Dick au chapitre consacré qui trône discrètement sur une étagère. Liste des courses à faire une fois la neige finie. Ensuite, comme il s’agit d’étendre le linge, se remémorer la décision de tester de temps en temps le souvenir de l’été dernier d’avoir tendu le linge dans la courette du couvent, lieu calme par définition. Ce qui vient en mémoire aujourd’hui sont les pinces à linge, certaines cassées ou friables quand en plastique, celles en bois noircies avec le ressort au centre oxydé.


La suite est provoquée par une mention dans l’introduction à mi-parcours d’un chapitre du Journal de jeunesse de Scholem qui est mis à la porte du logis familial en janvier 1917 et atterrit dans un quartier de Berlin nommé Schmargendorf. Cela pour l’instant reste en jachère.


Au stade suivant, c’est refaire une recherche sur les écrivains contemporains américains à Berlin, tomber sur un article de la World Literature Today intitulé An American in Berlin, auteure Claire Messud, 2012, ne pas pouvoir le lire, copier le lien, le coller sur Brave, pouvoir ainsi le lire, y trouver dès les inserts en gros caractères ce style qui sent l’écriture “créative” formatée comme un café hipster en bois béton mais plus adulte, pêcher dans le texte une première mention d’un lieu, le restaurant dancing Clärchens Ballroom, aller consulter l’affaire géographique sur Google Maps, constater que le lieu est à un jet de pavé du Samurai Museum Berlin - on ne peut pas être tranquille - regarder les clips vidéos et les photos et se dire que c’est vraiment un autre monde, et charmant avec cela, retourner dans le texte de Messud pour trouver la mention d’une foultitude de noms d’écrivains en résidence à l’institut Wissenschaftskolleg, chercher ce nom pour voir de quoi il en retourne, lieu enchanteur, les titulaires ont bien de la chance, farfouiller juste un peu pour voir qui sont les donateurs et financiers, ne rien trouver dans l’immédiat, retourner au texte, y copier le nom d’un roman d’apprentissage dans le Berlin des années 80, chercher ce roman, ne pas le lire au-delà de deux phrases d’introduction, retourner dans le texte, s’arrêter sur le nom connu de Susan Neiman, fourrager pour retrouver le titre d’un livre couvrant sa jeunesse à Berlin.


Il apparaît ensuite que le quartier de Scholem mis à la porte et le Wissenschaftskolleg sont proches.


S’exemplifier par là-même que la géographie vécue au présent et couplée à celles inscrites dans les pensées et réflexions est en permanence démultipliée.


L’idée d’un livre à quatre mains, et même choral demeure, où des auteurs dans différentes villes du monde ne se connaissant pas, et n’ayant jamais visité les villes des autres, écrivent de manière épistolaire dans le but d’y exposer des tranches de leurs quotidiens.​​​​​​​​​​​​​​​​