En provinces


 La beauté lisse formica l’autre jour au restaurant du terminal des ferries. On assiste à l’arrivée du ferry beau comme un jet privé sur l’eau. Fascinant ce plot façon mât rouge. Le ferry a le ralenti d’une perfection absolue, aucune ride sur l’eau, un soupir de métal blanc tel un amerrissage parfait. La proue se soulève, spatiale. C’est une navette. Les véhicules peuvent maintenant sortir, les astronautes aussi.

Nous sommes arrivés les premiers. Nous commandons chacun la même chose, un sandwich banh mi façon fusion locale, moi sans la verdure savonneuse. On nous annonce bientôt qu’il n’y en a que pour un, et c’est le début du service. Implacable réalité de la variation drastique des flux de visiteurs essentiellement absents en semaine. 

K, placide, toujours placide, égal, le plus cosmopolite insulaire jamais rencontré — ah non, certes, il y a S aussi dans ses montagnes qui n’en est jamais sortie sauf son ouverture d’esprit. Mais la phrase ainsi s’égare.

K ne prend qu’un dessert. La nourriture ne l’intéresse pas. Il la produit mais son intérêt est de citer les bénéfices escomptés, les projets alentour d’une façon ou d’une autre avec les nécessaires deniers publics, qui se traduisent parfois par des sommes considérables. Depuis sa naissance, la population est passée de 90 000 à moins de 20 000 habitants. Autour, ça construit sec.

En camionnette passe-partout. K. désigne le MacDo à gauche au milieu d’un parking nickel chrome, vide. Il dit sourire en coin qu’il n’y a jamais personne au MacDo. Après toutes ces années, son sourire reste un mystère monalisesque. Est-ce le signe d’une lassitude, de l’humour, du cynisme, de la désolation joyeuse ?

La veille, arrivant à l’hôtel le plus proche de la station vide, le seul hôtel qui coûte un paquet de yens, on me dit à la réception que le supermarché est à 500 mètres à droite en sortant. Il suffit de longer la route genre départementale. Ils se sont mis à la location gratuite de vélos et proposent joyeusement d’en prendre un pour y aller dans la nuit presque noire où le trottoir est en partie inexistant alors que de gros camions passent. Il faudrait être fou pour faire du vélo. Ils proposent joyeusement d’être fou.

Dans les vastes bacs de bentos, onigiris et autres nourritures prêtes à colmater, il ne reste rien. À 800 km de Tokyo, il faut se rabattre sur la mouise d’un FamilyMart. Il faut être un urbain absolu comme soi pour toujours s’étonner avec un air de supériorité que des gens puissent vivre dans ce coin, dans un coin pareil. Ils vivent autrement. Mobilité routière et téléprésence.



Le lendemain matin, c’est une échancrure, une vue dramatique qui s’impose progressivement du salon de l’hôtel, une vue connue d’il y a quelques années, coincée entre un chantier bâchés et l’immeuble d’une entreprise, là-bas au bout, la colline presque à pic, les terrasses de pierres, avec le trop de distance qui rend les détails difficiles à discerner, mais où semblent avoir disparu les arbres, les vergers. Cette vue en fond d’écran est soudain une fixation. Une fois repérée telle une cible braquée, il n’est plus possible de s’en détacher.

Autre approche.

Le périurbain se vit localement dans la mobilité. Un habitant de la métropole de passage dans de tels territoires ne peut avoir qu’une lecture dépitée de ces villes de province, difformes géographiquement, sans centre net sauf si un nodule dense et ténu de tourisme —. dans certains cas deux gares plutôt qu’une de compagnies ferroviaires concurrentes qui ne font plus aucun sens d’aménagement aujourd’hui avec ces larges passages à niveaux qui bloquent la circulation bien plus dense que les trains — un vide sidéral hormis la vue du port qui offre ce jour-là la beauté lissée du formica métallique d’un ferry à l’arrivée, passerelle couverte et plot rouge qui dépasse en pureté n’importe quel objet de Naoshima. K m’a invité à voir la vue et déjeuner. Nous sommes les premiers. Je prends un banh mi de style fusion, lui aussi. Un membre du staff vient quelques minutes plus tard s’excuser qu’il n’y a qu’un seul sandwich. Quand le vide des jours de semaine rencontre la gestion en flux tendu des vivres.

Autre jour. La municipalité a depuis la dernière fois eu cette idée lumineuse d’illuminer absolument tous les arbres de toutes les avenues. C’est Noël en permanence, ampoules LED pour remplir le vide des avenues, vide qui est l’absence d’humains transhumant à pied. Car dans le rayon automobile par contre, la densité de la circulation en fin de journée est considérable. Par dépit de la nourriture de convenience store, pousser jusqu’à une des deux gares où le supermarché n’offre que la même nourriture industrielle triste sous une foultitude de micro-marques. Passe un crétin influenceur parlant en direct sur les réseaux, s’étonnant avec fausseté de l’énormité de la station qui, elle aussi, est une débauche d’éclairage spectacle pour combler l’absence d’humains.

Dans ces villes qui ont perdu un micro-centre vivant autour de la gare et plus loin — consumérisme extériorisé en de multiples centres commerciaux homogènes dans les territoires proches accessibles uniquement en auto — on va vite trouver les anciens quartiers commerçants comateux et singuliers pour cela-même, rues recouvertes d’une toiture rouillée. À une centaine de mètres ou plus, elles sont la preuve que le secteur commerçant et sa flânerie consumériste associée se pratiquaient bien à pied au sortir de la gare. 

Leurs châteaux sidéraux de blancheur, tout comme ces quartiers historiques où se succèdent d’anciennes maisons présentement vides dans des agglomérations sous-secondaires. C’est le vide qui domine. Mais encore une fois, la vie vécue sur place n’est pas celle d’un métropolitain.

Absence remarquable partout des personnes âgées, invisibles, plus encore incompatibles dans le paysage périurbain qu’en campagne.

En face du monolithe qu’est la gare-centre-commercial-hôtel comme ailleurs, le réaménagement de l’aire de concentration des transports en commun - rutilance des nouveaux panneaux lumineux d’information - a fait exploser la façade opposée où le nombre de petits immeubles et petits commerces est maintenant réduit. Seul un temple indéboulonnable et de beauté simple demeure comme marque de familiarité.

Au coin unique préservé, la boutique de pâtes de poissons frites demeure aussi. Y marquer une pause est faire foi d’être passé dans la ville pour une bonne raison.

À la cantine de midi pas encore démolie qui fait izakaya le soir, mes voisins qui concurrencent de leurs voix la télé allumée, parlent de production fruitière puis embraient sur le résultat des élections de la semaine passée, évoquant la faible participation des jeunes qui auraient pu voter LDP si le message avait été plus simple, mais heureusement, il est passé sans eux. 

Les modes de consommation étant aussi homogénéisés partout, rien dans le menu n’est particulièrement représentatif d’une tradition culinaire locale singulière qui n’est pas. Ils boivent de la bière nationale quand bien même le menu propose une liqueur faiblement alcoolisée d’un agrume du coin au goût peu distinct, un produit touristique.

Grâce à un véhicule coincé dans un passage à niveau, le train est arrivé en retard pour la correspondance d’Osaka, d’où la rame suivante, bondée comme un métro, me fait descendre à Kobe impromptu, aussi pour repousser l’arrivée à destination au plus tard et prospecter les déclivités. Kitano, pour ce qu’aperçu, ressemble à un quartier mignardisé de Tokyo ici en pente, vite zappé. Un message à T pour lui dire que je suis soudain et brièvement dans sa ville, mais la réponse ne viendra que bien trop tard.

Heureusement que la déclivité mène aux abords de Sannomiya, concentré rêche touffu d’un Okachimachi associé à un Ikebukuro-ouest et Kanda réunis. De la bouffe, dense, partout. Les pentes changent le ressenti. Les goulets de part et d’autre du viaduc mériteraient d’être classés, ce qui est mal parti en regard de l’emmochisation de pans entiers proches qui deviennent des clones d’Ōtemachi. 

Les sushis au comptoir beige béton et tabourets de torture ne sont pas bons. Le patron aux commandes renifle et le riz est sans doute façonné dans une boîte à effet, brunissé de vinaigre rouge comme cela semble être devenu la mode. Le poisson de qualité inférieure est mis en scène pour Insta. Le spectacle.

Ensuite, comme on m’avait signalé la chose, visite du musée Takenaka de l’outillage de charpenterie près de la gare du Shinkansen, comme au sommet de Rio. Etrangeté du lieu.

Autre jour. Deux heures de queue dans le calme d’une agglomération semi-comateuse pour un événement maraîcher qui n’arrive pas à absorber la petite foule. De jeunes producteurs de la région, et un certain club de fans d’agrumes d’une université, sont aux commandes. C’est beau comme si cela se déroulait à Daikanyama, et donc clivant pour les générations. Les visiteurs viennent des territoires proches sur 200 km. La patience est de rigueur. Le silence aussi. Pas de discussions. 

Ces jeunes producteurs ont un besoin viscéral d’urbanité, de faire oublier l’image de paysans de leurs pères absents vers un look gentleman farmer en teeshirt comme repéré déjà avant le Covid. Leur tenue simple est recherchée, leur coiffure soignée. Finie la rustrerie. Ils ne parlent qu’entre elles et eux. Pour cela aussi, elles, ils sont urbanisés dans leurs usages de la parole.