Lieux et destinations tantôt.
Cathédrale Sainte-Mary, Waseda, Kagurazaka, Iidabashi, Berlin, Minowa, Machiya, bibliothèque Yui-no-mori, Machiya, Ueno, Okachimachi.
Un dépaysement en cours qui se situe au niveau de la communication. Au drugstore la veille, je cherche Lulu, comme Kiki, ni de Weimar ni de Montparnasse, un médicament de confort pour l’état grippal. Au fond, une jeune femme masquée me demande à distance et sans bouger : May I help you? Je lui réponds machinalement en japonais parce que l’usage de cette langue vu le lieu géographique fait sens comme automatisme intégré. Elle se rapproche, m’indique où se trouve le médicament en question sur le présentoir. Elle a les cheveux teints. Elle m’explique toujours en anglais ressenti sèchement que ce médicament est proposé en boîtes de 30 ou 60 cachets. Très bêtement, je switche en anglais, hésite deux secondes et lui dit qu’elle parle bien l’anglais. Une idiotie, exemple type d’un stigmate de résidence longue alors que les capacités en langues ne devraient pas faire l’objet de compliments. Les compétences en physique quantique, ses formules, le calcul différentiel, faire à manger à l’improviste, changer des couches, oui, mais une langue. Franchement.
Sous le masque, elle est non-souriante. Elle n’est pas japonaise. Chinoise sans doute. Énoncé orientaliste à sens unique.
Ce n’est pas fini. Un dépaysement est en cours.
On se dirige vers la caisse. C’est là qu’il faut encaisser un nouveau protocole jamais vu - Matsumotokiyoshi, bande de crétins. Elle pose sur le comptoir un document plastifié en anglais où figurent une série de questions à laquelle je suis intimé de répondre oralement. De mémoire, savez-vous pour qui est ce médicament, enfant ou adulte? La personne prend-elle déjà un médicament identique (si oui, il faut l’arrêter)?
“ticking a box to confirm that ‘users’ had been consulted”, et verbalement seulement avec cela.
Si l’assistante est probablement chinoise anglophone et c’est très bien ainsi en métropole, le protocole lui est profondément local, villageois, sclérosé dans une vision bureaucratique dénuée de diaologue d’avec l’autre qui est pourtant le sujet dans la réflexion pré-procédure. Mission : se protéger des risques d’ingestion idiote et sans compter de 30 cachets d’un coup - on vous a bien indiqué à la caisse de ne pas mélanger, de ne pas surdoser - protocole appliqué par une employée d’un autre pays qui maîtrise une autre langue, mais aussi venant d’une culture coutumière où le smalltalk est - peut-être - dans la nature des choses même métropolitaines. Après May I help you, elle finit par un Have a good day, qui me prend de court, qui est bienvenu, qui ne peut avoir été conçu localement. Vraiment, un dépaysement est en cours dans les intéractions commerçantes, et il est le fait d’immigrants. Bien.
Rendre l’ordinaire important. Quel beau titre, d’une recension chez Espace Temps du livre Le choc des métropoles - Simmel, Kracauer, Benjamin, 2008, Stéphane Füzesséry et Philippe Simay. Impossible de se procurer le livre numérique, ni chez l’éditeur, ni chez le vendeur en ligne avec un protocole qui flanche à l’arrivée. C’est une invite à demander à Anna, où il ne se trouve pas. A défaut d’un passeur en vue sur un vol intrant, il faut se rabattre sur le plus récent La destruction de Berlin de Stéphane Füzesséry, merci Kobo. Retenir pour mémoire cette brève mais puissante recension - auteur Ola Söderström - deux choses extraites dans l’immédiat :
“Elle (la sociologie urbaine) nous encourage ensuite à une certaine audace interprétative, c’est-à-dire à tisser des liens et proposer des hypothèses quant aux rapports entre ces petits riens et les « grands touts » que constituent les mutations structurelles de la société. Il reste cependant qu’on ne peut se contenter de « faire du Simmel » sur des villes contemporaines. Il s’agit, à mon sens, de revisiter cette théorie sensitive de la modernité urbaine en opérant quatre révisions principales.”
(Répéter : on ne peut se contenter de « faire du Simmel » sur des villes contemporaines.)
1. se débarrasser du pathos de l’authenticité lié à l’influence de la philosophie idéaliste allemande.
(Répéter : se débarrasser du pathos de l’authenticité.)
2. développer une plus grande sensibilité à la diversité des urbanités. Simmel et Kracauer (…) ont fait de l’expérience de la grande ville européenne une expérience universelle. Or l’urbanité allemande n’est pas identique à l’urbanité suédoise, et encore moins congolaise (…)
3. la différence de genre : les figures emblématiques de la grande ville chez ces trois auteurs sont des figures très majoritairement masculines (l’étranger, le flâneur, le mélancolique, etc.). Or on ne peut subsumer l’expérience urbaine sous celle du seul citadin masculin.
4. (…) rendre compte de l’extension spatiale des déterminants et des conséquences des pratiques urbaines (qui ne sont locales qu’en apparence); la fréquentation de sushi bars, l’utilisation des tic, l’appartenance à un quelconque réseau social affinitaire sont en effet des éléments qui organisent l’ordinaire urbain et lui donnent une portée extra-locale.
Bien sûr, il s’agit d’oublier la sociologie urbaine qui n’est pas le sujet ni la prétention d’un journal de résidence, mais on prend ses références et inspirations où l’on peut, et l’attrait de Berlin, d’un certain Berlin, d’un certain moment de Berlin comme si d’une filiation à postériori possible mais qui n’a pas eu lieu se révèle être de moins en moins hasardeuse, pour soi.
Le quotidien n’est local qu’en apparence. Il en déborde maintenant à un point tel que l’ignorer, le mettre de côté pour la pureté (vendable) du sujet - écrivant à Tokyo donc n’évoquant que Tokyo - Pons aurait pu écrire - aussi - autour de son enfance en Italie non? - tant et tant d’éléments “organisent l’ordinaire urbain et lui donnent une portée extra-locale.” qui ne se reflète pas dans la littérature. Les géographies se mélangent. Les points de vues et pensées sont extra-locaux. D’un clic, je prends la température d’ailleurs.
Un autre jour. Akihabara, Akamon à Todai - fermé pour travaux, le campus, souvenir de Londres, un gingko géant, la pente vers Okachimachi, Matsuya, Kagurazaka.
Pour mémoire, les briques de certains bâtiments de Todai de la même texture visuelle et mémorielle des briques à la station Edgward Road à Londres. Les éléments du bâti aussi peuvent générer des souvenances géographiques. Mission : jumeler les briques.
